— Tu es désolé de m’avoir laissée seule hier soir ou tu es désolé d’avoir perdu tes pouvoirs aujourd’hui ?
Il releva les yeux.
— Pourquoi faut-il toujours que tu penses le pire de moi ?
— Parce que tu ne me donnes plus beaucoup de raisons de penser autrement.
Il se passa une main dans les cheveux.
— Je n’ai pas volé cet argent.
— Alors explique-moi les paiements.
— C’était pour des prestations.
— Quelles prestations ?
Il se tut.
— Cédric, je ne te demande pas de me raconter une histoire. Je te demande de m’expliquer des opérations financières.
Il finit par répondre :
— Valmont Conseil nous a aidés sur plusieurs projets. La société de la sœur de Valentine avait des contacts intéressants.
— Pourquoi n’y a-t-il pas de rapports ?
— Ils ont été faits oralement.
Je le regardai.
— Plus d’un million d’euros de prestations orales ?
Il baissa les yeux.
Je continuai :
— Pourquoi as-tu utilisé une autorisation électronique associée à mon compte ?
Il se redressa.
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— Cédric, le cabinet a retrouvé les journaux de connexion.
Il serra la mâchoire.
— Tu fais surveiller ton propre fils ?
— J’ai demandé un audit après avoir découvert des anomalies.
— Tu ne me fais donc plus confiance.
Je répondis doucement :
— La confiance ne disparaît pas en une journée. Elle se détruit petit à petit, chaque fois que quelqu’un choisit de mentir.
Il resta silencieux.
Puis il murmura :
— Je voulais simplement améliorer notre situation.
— Quelle situation ?
— La mienne. Celle de Valentine. Notre avenir.
Je le regardai.
— Tu avais déjà une bonne situation, Cédric.
Il eut un rire amer.
— Pour toi, peut-être.
— Tu gagnais un salaire important. Tu avais une voiture de fonction. Tu possédais des avantages que beaucoup de salariés n’ont pas. Tu vivais gratuitement dans ma maison.
Il secoua la tête.
— Tu ne comprends pas.
— Alors explique-moi.
Il inspira profondément.
— Valentine voulait que nous ayons notre propre appartement. Elle en avait assez de vivre ici.
Je ne dis rien.
— Elle voulait quelque chose de plus grand, quelque chose qui corresponde à notre statut.
— Et tu as décidé de financer cela avec des opérations de l’entreprise ?
— Je n’ai jamais pensé que cela irait aussi loin.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
Il ferma les yeux.
— Au début, il n’y avait qu’un petit arrangement. Valmont Conseil devait nous aider sur certains projets. Ensuite, il y a eu d’autres contrats. Les choses se sont compliquées.
— Qui a décidé des montants ?
Il ne répondit pas.
— Cédric ?
Il leva enfin les yeux.
— Valentine connaissait des personnes qui pouvaient nous aider.
Je sentis un frisson me parcourir.
— Qui ?
Il hésita.
— Sa sœur.
Je me penchai légèrement.
— Et toi ?
Il ne répondit pas.
Je compris que je n’obtiendrais pas toute la vérité aujourd’hui.
— Écoute-moi bien, Cédric. Si tu as commis des erreurs, tu dois les reconnaître. Si tu as participé à des opérations irrégulières, tu dois coopérer avec l’audit. Je ne peux pas te promettre que tu conserveras ton poste.
Il se leva.
— Donc tu préfères ton entreprise à ton fils.
Je le regardai avec une tristesse immense.
— Non. Je préfère que mon fils apprenne enfin à être responsable de ses actes.
Il secoua la tête.
— Tu vas le regretter.
Puis il quitta le bureau.
Je restai seule.
Et pour la première fois, je me demandai si je reverrais un jour le garçon que j’avais élevé.
Chapitre 6 — La lettre d’Antoine
Cette nuit-là, je ne parvins toujours pas à dormir.
Je descendis dans le petit salon du rez-de-chaussée.
Il était presque minuit.
J’allumai la lampe près de la bibliothèque et regardai les photographies disposées sur les étagères.
Il y avait Antoine et moi le jour de notre mariage.
Cédric à huit ans, avec son premier vélo.
Nous trois devant la maison, le jour où nous avions terminé les travaux du jardin.
Je pris la photographie de mon mari.
— Antoine, qu’aurais-tu fait à ma place ?
Je savais que je ne pouvais pas obtenir de réponse.
Mais parler à son souvenir m’aidait à mettre de l’ordre dans mes pensées.
En cherchant un livre dans la bibliothèque, je fis tomber une petite boîte en bois.
Elle contenait plusieurs lettres.
Antoine avait l’habitude de m’écrire des mots qu’il glissait dans mes affaires.
Certaines étaient de simples déclarations d’amour.
D’autres parlaient de notre fils.
J’en pris une au hasard.
La date était inscrite en haut de la page.
Il s’agissait d’une lettre écrite quelques mois avant sa mort.
Je l’ouvris avec précaution.
« Ma chère Hélène,
Si un jour tu dois prendre une décision difficile concernant Cédric, ne laisse pas la peur de le perdre décider à ta place.
Notre fils a beaucoup de qualités. Il est intelligent, ambitieux et capable de réussir. Mais je crains parfois que nous lui facilitions trop la vie.
Je sais combien tu l’aimes. Je sais aussi que tu veux lui éviter les souffrances que nous avons connues.
Mais il faut qu’il apprenne que l’amour n’est pas une protection contre toutes les conséquences.
Un jour, il devra comprendre que la responsabilité est une forme de respect envers les autres.
Ne confonds jamais le fait de l’aider avec le fait de tout accepter.
Je t’aime.
Antoine. »
Je relus la lettre trois fois.
Puis je la pressai contre ma poitrine.
Je pleurai longtemps.
Pas seulement à cause de Cédric.
Je pleurais aussi pour toutes les années pendant lesquelles j’avais cru qu’en donnant davantage, je pourrais empêcher notre famille de se briser.
Le lendemain matin, je pris une décision supplémentaire.
Je demanderais à mon avocat de préparer une séparation claire entre mon patrimoine personnel et les actifs de l’entreprise.
Je voulais également mettre en place une fondation destinée à soutenir les personnes âgées isolées et les familles confrontées à des difficultés financières.