— Vous ne connaissez pas la pression que représente la gestion quotidienne de cette société.

Elle ne répondit pas.

Claire fit apparaître un autre document.

— Il existe également une série de virements vers une société immobilière appelée Horizon Patrimoine.

Je reconnus immédiatement le nom.

Cette société avait acquis plusieurs biens au cours des dernières années.

Elle était officiellement détenue par deux associés.

Le premier était un investisseur extérieur.

Le second était Élodie Martin.

La sœur de Valentine.

Je regardai mon fils.

— Cédric, connais-tu cette société ?

Il resta immobile.

— Oui.

— Quel est son lien avec Moreau Immobilier ?

— Aucun lien direct.

Claire reprit :

— Pourtant, nous avons retrouvé plusieurs transferts de dossiers internes vers une adresse électronique liée à cette société.

— Quels dossiers ?

— Des estimations foncières, des études de prix et des informations concernant des acquisitions que notre entreprise envisageait.

Cédric frappa doucement la table.

— Ces documents sont professionnels. Ils n’ont aucune valeur particulière.

Je sentis une colère froide monter en moi.

— Tu as transmis nos études confidentielles à une société extérieure ?

— Je n’ai rien transmis d’illégal !

Maître Delmas leva la main.

— Personne ne vous accuse définitivement de quoi que ce soit à ce stade. Nous examinons les faits et vous avez le droit de présenter vos observations.

Cédric se tourna vers moi.

— Maman, tu ne vas pas me faire ça.

Je le regardai.

— Je ne te fais rien, Cédric. Je cherche à comprendre ce que tu as fait.

Il baissa la voix.

— Nous sommes une famille.

Je ressentis une étrange ironie.

La veille, il n’avait pas prononcé ces mots lorsque sa femme avait jeté mon dîner à la poubelle.

Il ne les avait pas prononcés lorsqu’elle avait prétendu que ma maison lui appartenait.

Et maintenant, devant les administrateurs, il découvrait soudain l’importance de la famille.

Je répondis simplement :

— Justement. C’est pour cela que je t’ai fait confiance pendant quinze ans.

Un silence s’installa.

Maître Delmas ouvrit enfin le dossier contenant le document de quinze ans auparavant.

— Nous allons maintenant examiner les conditions de votre nomination et les obligations que vous avez acceptées lors de votre prise de fonction.

Il lut plusieurs passages.

Le contrat prévoyait une délégation de pouvoirs révocable selon les modalités définies par les statuts.

Il prévoyait également une procédure de suspension temporaire en cas de risque sérieux pour les intérêts de l’entreprise, sous réserve d’une décision régulière des organes compétents.

Cédric connaissait parfaitement ces dispositions.

Il les avait signées.

Il avait même participé à leur rédaction avec notre ancien directeur juridique.

— Vous ne pouvez pas utiliser ce document contre moi ! s’exclama-t-il.

Maître Delmas répondit calmement :

— Il s’agit d’un document que vous avez accepté librement. Il s’applique à tous les dirigeants, sans exception.

Sophie prit la parole.

— Je propose que le conseil vote une suspension conservatoire de vos pouvoirs exécutifs pendant la durée de l’audit indépendant.

Cédric se leva.

— Vous plaisantez ?

Je ne bougeai pas.

— Je propose également que tous les accès sensibles soient sécurisés et que les contrats concernés fassent l’objet d’une vérification approfondie.

Le vote eut lieu.

Trois voix pour.

Une abstention.

Aucune voix contre.

Cédric était suspendu temporairement de ses fonctions exécutives, dans l’attente des conclusions de l’enquête et des procédures complémentaires.

Il resta debout.

Son visage était devenu livide.

— Maman…

Je le regardai.

— Assieds-toi, Cédric.

— Tu viens de détruire quinze ans de ma vie.

— Non. Nous venons de suspendre tes pouvoirs pour protéger quinze ans de travail collectif. Ce n’est pas la même chose.

Il me fixa avec une expression que je n’oublierai jamais.

Ce n’était pas seulement de la colère.

C’était de la peur.

Chapitre 4 — Le téléphone de Valentine

La réunion prit fin vers onze heures trente.

Cédric sortit sans saluer personne.

Je restai quelques instants avec Claire et Maître Delmas.

— Hélène, dit l’avocat, nous devons maintenant organiser la suite de la procédure.

Je hochai la tête.

— Je souhaite que tout soit fait correctement. Je ne veux pas d’une vengeance personnelle.

— C’est précisément ce que nous devons garantir.

Claire referma son ordinateur.

— Il reste un point que je ne vous ai pas encore présenté.

Je la regardai.

— Lequel ?

Elle hésita avant de sortir une feuille.

— Les transferts vers Horizon Patrimoine ne semblent pas avoir uniquement servi à des prestations de conseil.

Je pris le document.

Il s’agissait d’une série de paiements provenant de comptes associés à différentes opérations immobilières.

Plusieurs montants avaient ensuite été transférés vers une autre société.

Cette fois, le bénéficiaire était une entreprise dont le nom m’était inconnu.

— Que représente cette structure ?

Claire répondit :

— Nous ne connaissons pas encore tous les bénéficiaires effectifs. Mais les premières vérifications montrent qu’elle a financé l’acquisition d’un appartement haut de gamme.

— Pour qui ?

Claire me regarda.

— L’appartement est occupé par Valentine et Cédric.

Je restai silencieuse.

— Vous êtes certaine ?

— Nous avons retrouvé les factures d’ameublement, plusieurs échanges avec l’agence immobilière et une adresse de livraison correspondant à leur résidence.

Je m’assis.

Pendant quelques secondes, je ne parvins pas à parler.

Ils vivaient gratuitement dans ma maison depuis quatorze mois.

Ils utilisaient ma voiture lorsqu’ils en avaient besoin.

Ils mangeaient à ma table.

Ils avaient même demandé que je paie certains travaux dans leur chambre, sous prétexte qu’ils participaient à l’entretien de la maison.

Et pendant tout ce temps, ils avaient peut-être préparé une autre vie ailleurs.

— Pourquoi n’ont-ils jamais emménagé dans cet appartement ? demandai-je.

Claire répondit :

— Nous devons encore le déterminer. Mais il semblerait que l’acquisition ait été organisée pour être discrète.

Je fermai le dossier.

— Je veux que vous vérifiiez tout. Absolument tout. Mais dans le respect des règles et sans accéder à des informations auxquelles nous n’avons pas droit.

— Bien sûr.

Je sortis mon téléphone.

J’avais trois appels manqués de Cédric.