« Si Rogelio tente de vendre, retrouvez le dossier du notaire n° 118. Et faites-le avant qu’Elena ne soit déclarée morte. »

La jeune femme relut ces quelques mots une dizaine de fois. Cent trente et un millions de pesos. Ce n’était pas seulement une fortune colossale : c’était un empire foncier, le fruit de cinquante ans de labeur de son grand-père Arturo, un homme discret qui avait bâti une entreprise d’entrepôts logistiques avant de s’éteindre brutalement sept ans plus tôt. À l’époque, Patricia et Rogelio avaient juré à toute la famille que les affaires d’Arturo avaient périclité, qu’il ne restait que des dettes impayées et une vieille maison grevée d’hypothèques. Ils avaient répété ce mensonge avec tant d’aplomb et de larmes de crocodile que tout le monde, y compris Valeria alors étudiante, les avait crus sur parole.

Mais cette boîte en fer-blanc racontait une tout autre histoire.

Sous la lettre d’Arturo se trouvaient des feuillets d’actes notariés enregistrés au cadastre de Mexico : un complexe d’entrepôts de vingt mille mètres carrés à Vallejo, un terrain commercial le long du périphérique nord, deux comptes d’investissement bloqués dans une banque suisse à Polanco, et, plus inquiétant encore, une liasse de copies d’ordonnances médicales et de certificats vierges pré-signés par un certain docteur Morales, un médecin généraliste dont le nom figurait régulièrement sur les cartes de vœux de Rogelio.

Valeria posa délicatement les documents sur la table basse en verre. Son cœur battait à tout rompre, cognant contre ses côtes avec la violence d’une alarme. Elle regarda sa grand-mère. Sous la lumière tamisée de la lampe de chevet, le visage d’Elena paraissait émacié, creusé d’ombres violacées. Ses mains, tordues par une polyarthrite que Rogelio refusait de faire soigner par des injections sous prétexte qu’elles coûtaient « trop cher pour une bouche inutile », reposaient sur la couverture en laine. Cette femme douce, qui avait jadis bercé son enfance de contes et de gâteaux à la cannelle, avait été réduite en esclavage dans sa propre descendance, séquestrée parmi les toiles d’araignées et l’humidité d’un sous-sol sordide, pour qu’on puisse lui voler jusqu’à son dernier souffle.

Il était presque quatre heures du matin. À Lomas Verdes, la luxueuse villa familiale devait encore cuver les excès du réveillon de Noël. Rogelio et Patricia ne s’étaient probablement pas rendu compte de la disparition d’Elena. Dans leur esprit arrogant, la vieille femme n’était qu’un meuble docile, trop terrorisée pour tenter la moindre rébellion, enfermée à double tour dans le réduit du chauffe-eau.

Mais à l’aube, tout allait basculer. Valeria savait que dès que Rogelio descendrait pour exiger ses chemises repassées, il trouverait le cadenas ouvert et la pièce vide. Et alors, la traque commencerait.

Valeria s’assit devant son ordinateur portable. Elle ouvrit son carnet d’adresses et chercha fébrilement un contact. Elle travaillait depuis trois ans comme auditrice juridique junior pour un grand cabinet fiscal de la capitale ; elle connaissait le fonctionnement des rouages administratifs, les ficelles des escroqueries successorales et, surtout, elle savait à quelle vitesse un criminel aux abois pouvait faire disparaître les preuves. Elle composa le numéro d’Esteban Carranza, un avocat spécialisé dans le droit patrimonial et vieil ami de son grand-père Arturo.

Il fallut cinq sonneries avant qu’une voix rauque et ensommeillée ne réponde.

— Esteban ? C’est Valeria. La petite-fille d’Arturo et d’Elena. Pardonnez-moi pour l’heure… mais c’est une question de vie ou de mort.

À l’autre bout du fil, le silence se fit immédiat, balayant la torpeur de la nuit.

— Valeria ? Que se passe-t-il ? Qu’est-il arrivé à Elena ?

En quelques phrases hachées, réprimant les sanglots de rage qui lui nouaient la gorge, Valeria lui raconta tout : le dîner de Noël, la cave, les mauvais traitements, la fuite dans la nuit, la boîte rouillée, et la phrase prophétique d’Arturo mentionnant l’étude notariale numéro 118.

Esteban laissa échapper un juron étouffé.

— Écoute-moi très attentivement, petite. Ne retourne sous aucun prétexte chez toi si Rogelio sait où tu habites. Rogelio n’est pas seulement un gendre avide, c’est un joueur criblé de dettes qui traîne avec des gens très dangereux. S’il a mentionné l’étude 118, c’est que l’heure tourne. Le notaire 118 est un homme véreux nommé Licenciado Saldivar. Il y a six mois, une rumeur courait déjà dans le milieu judiciaire : une procédure de déclaration de disparition avec présomption de décès avait été déposée auprès d’un juge civil pour une femme âgée de la famille Mendoza. Je n’avais pas fait le rapprochement avec Elena parce qu’ils utilisaient son nom de jeune fille complet, presque oublié.

— Ils veulent la faire déclarer morte alors qu’elle respire encore ? murmura Valeria, horrifiée.

— Pire que ça. S’ils obtiennent un jugement de décès par absence ou s’ils produisent un faux certificat médical d’incapacité totale avec mise sous tutelle exclusive de Patricia, ils débloqueront le trust d’Arturo. Ce trust stipulait expressément que tant qu’Elena était vivante et saine d’esprit, elle seule détenait l’usufruit et le droit de veto sur la vente du site de Vallejo. À sa mort, la gestion revenait automatiquement à Patricia, car Arturo se méfiait de Rogelio mais n’avait jamais imaginé que sa propre fille se retournerait contre sa mère. Si Rogelio parvient à prouver son décès ou son aliénation mentale complète, le terrain sera cédé dans la journée à un consortium immobilier qui a déjà versé des arrhes colossales.

— Arturo a écrit qu’il y avait un dossier spécifique chez ce notaire.

— Exactement. Arturo savait que Rogelio essaierait de manœuvrer. Il y a huit ans, avant sa crise cardiaque, Arturo a déposé un contre-seing, un protocole de révocation conservatoire. Mais ce document ne peut être activé que par Elena en personne, en présence d’un procureur ou d’un notaire public assermenté. Nous devons agir avant l’ouverture des tribunaux demain matin. Prends ta grand-mère, fais vos valises, et venez immédiatement à mon cabinet secret de Coyoacán. Je t’envoie l’adresse par message chiffré. Et surtout, éteins ton téléphone habituel. Rogelio a des relations chez les opérateurs télécoms grâce à son entreprise de transport ; il peut localiser une puce en moins de vingt minutes.