Valeria raccrocha. Elle suivit les consignes sans hésiter : elle retira la batterie de son téléphone, prépara un petit sac de voyage avec les affaires d’Elena et les siennes, puis réveilla doucement la vieille femme.
— Mamie… réveille-toi. On doit partir. Tout de suite.
Elena ouvrit des yeux embués, puis son regard s’éclaira d’une lucidité douloureuse.
— Ils nous cherchent déjà, n’est-ce pas ?
— Ils vont bientôt le faire. Mais cette fois, ils ne te toucheront plus jamais. Je te le promets.
Trente minutes plus tard, un taxi sans prétention s’éloignait sous la bruine matinale, filant vers le sud de la ville.
À Lomas Verdes, le soleil se levait à peine derrière les collines grises du nord de Mexico lorsque le fracas d’une porte claquée ébranla la maison.
Rogelio descendait les marches de marbre blanc, vêtu de son peignoir en satin de soie. Il tenait à la main une chemise en lin froissée et une tasse de café fumant. Il aimait ce rituel du lendemain de fête : faire sentir sa domination sur chaque mètre carré de cette demeure financée par l’argent qu’il détournait méthodiquement des loyers industriels de la vieille femme.
Il descendit l’escalier menant à la buanderie. L’odeur de détergent bon marché et de moisissure lui monta au nez.
— Elena ! cria-t-il d’une voix pâteuse. Lève-toi. La table du jardin est encore sale et il y a trois corbeilles de linge qui t’attendent !
Aucun bruit ne lui répondit. Rogelio haussa les sourcils, agacé. Il glissa la clé dans la serrure du cadenas. Elle tourna dans le vide : la porte n’était pas verrouillée. Elle était entrouverte.
Il poussa le battant de bois contreplaqué d’un coup de pied. Le lit étroit était vide, le matelas dénudé, la couverture pliée avec un soin presque insultant au pied du sommier. Sur la petite table bancale, la vieille boîte métallique qu’il cherchait depuis quatre ans dans les moindres recoins de la propriété n’était plus là.
Un juron féroce déchira le silence de la buanderie. Rogelio remonta les marches quatre à quatre et fit irruption dans la chambre principale, où Patricia dormait encore, le maquillage de la veille maculant son oreiller.
— Réveille-toi, espèce d’idiote ! hurla-t-il en arrachant la couette. Ta mère a disparu ! Et ta petite peste de fille aussi !
Patricia sursauta, écarquillant des yeux terrifiés.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Valeria est partie hier soir après notre dispute…
— Valeria est revenue pendant que nous dormions ! Elle a pris les clés dans mon bureau ! Elle a emmené la vieille, et pire encore : elle a pris la boîte d’Arturo !
Le visage de Patricia devint livide. La cupidité qui l’animait laissa brusquement place à une panique animale.
— La boîte ? Mais… Rogelio, si elles vont voir un avocat avec ces titres, on est ruinés ! Le prêt relais qu’on a pris sur le camion, les hypothèques de cette maison… Si l’acheteur du terrain de Vallejo apprend que nous n’avons pas la signature définitive d’Elena avant vendredi, il va annuler la promesse d’achat et exiger le remboursement des vingt millions d’avances ! On n’a plus cet argent, tu l’as flambé aux courses et dans tes investissements foireux !
Rogelio la saisit par le bras avec une brutalité qui fit gémir la femme.
— Ferme-la ! Ferme-la et réfléchis ! Ta mère est une vieille femme impotente qui ne peut pas marcher cent mètres sans s’essouffler. Valeria est une gamine prétentieuse avec un salaire de misère. Elles n’ont aucun moyen financier. Elles ne peuvent pas quitter le pays. Et j’ai déjà le juge dans ma poche pour l’audience de demain matin.
Il sortit son smartphone et composa un numéro.
— Héctor ? C’est Rogelio. J’ai un problème urgent. Deux colis ont quitté la zone sans autorisation. Une vieille femme et une jeune fille brune d’environ un mètre soixante-cinq. Je veux que tes gars surveillent l’appartement de Valeria dans la Roma, la gare routière du Nord et l’aéroport. Si vous les repérez, vous isolez la vieille et vous me la ramenez vivante. Mais faites comprendre à la petite qu’un accident de circulation arrive très vite dans cette ville si elle s’avise d’ouvrir la bouche.
Il raccrocha, les yeux injectés de sang. Patricia le regardait, tremblante. Pour la première fois depuis des années, un frisson de remords traversa son esprit, mais l’appât du gain et la peur de la prison l’étouffèrent aussitôt.
— Et Saldivar ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
— Saldivar a terminé les papiers. Il nous attend à son étude à dix heures. Si Elena n’est pas là, nous utiliserons le certificat de décès signé par Morales. On dira qu’elle a succombé à une crise cardiaque dans son sommeil hier soir et que Valeria, prise d’une crise de démence, a dérobé le corps pour extorquer la famille. Personne ne croira une gamine de vingt-cinq ans contre ses propres parents.
Dans le bureau feutré de maître Esteban Carranza, niché au fond d’une cour pavée ornée de bougainvilliers à Coyoacán, une tasse de thé chaud fumait devant Elena. La vieille dame semblait reprendre vie au fur et à mesure que les heures s’écoulaient loin de ses tortionnaires. Autour de la table en acajou, Esteban feuilletait les documents de la boîte avec une intensité grandissante, ajustant sans cesse ses lunettes d’écaille.
— C’est pire que ce que j’imaginais, souffla l’avocat en levant les yeux vers Valeria. Rogelio a monté une société-écran au Belize pour détourner les dividendes des entrepôts de Vallejo depuis la mort d’Arturo. Il a fait signer à Elena des procurations générales en lui faisant croire qu’il s’agissait de simples renouvellements de cartes de santé. Elena, vous souvenez-vous de ces documents ?
La vieille dame hocha tristement la tête. Ses yeux se remplirent de larmes, mais sa voix demeura ferme.