Sous son gilet en laine épaisse, une couche de mousse orthopédique et une ceinture lombaire renforcée avaient absorbé l’essentiel du choc contre les trois dernières marches. Elle avait su doser sa chute avec une précision millimétrée, calculant l’angle de projection dès l’instant où la paume gantée de Vanessa s’était abattue contre son épaule. Son ventre, rond de six mois, était indemne, solidement protégé sous le corset souple spécialement conçu à cet effet. Mais personne ne devait le savoir. Pas encore.
Au sommet des marches, Vanessa jouait la comédie de sa vie avec une virtuosité stupéfiante. Ses doigts tremblaient contre sa tempe, ses yeux rougis semblaient dévorés par l’effroi, et un sanglot parfaitement brisé s’échappa de ses lèvres manucurées.
« Grand-mère, je vous en supplie, croyez-moi ! » s’écria Vanessa en descendant les marches avec une précipitation feinte, trébuchant presque sur la longue traîne de sa robe de créateur. « Je voulais seulement lui parler ! Je voulais lui faire entendre raison au sujet des actions de la holding ! Mais elle s’est jetée sur moi… Ses yeux étaient pleins de haine ! J’ai levé les mains par pur réflexe de survie… et elle a basculé ! »
Mme Howard, la matriarche octogénaire au visage taillé dans le granit et au port de reine d’un autre siècle, se tenait droite près de la cheminée monumentale. Sa main noueuse serrait le pommeau d’argent de sa canne avec une force qui blanchissait ses jointures. Autour d’elle, les membres de la lignée Howard — des héritiers cupides, des cousins oisifs et des avocats parasites accourus pour le thé dominical — formaient un demi-cercle immobile, tétanisés autant par le scandale que par l’appât du gain qui venait soudainement de changer de camp.
« Une bête sauvage… » murmura Julian Howard, le neveu aîné, ajustant ses lunettes d’écaille avec une lueur avide dans le regard. « Dès le premier jour où mon oncle l’a ramenée de son orphelinat de province, j’ai su qu’elle nous détruirait tous. Une intrigante sans scrupules. Pousser Vanessa à bout pour se faire passer pour une victime… C’est répugnant. Regardez-la, elle ne bouge même plus ! C’est une mise en scène ! »
« Silence, Julian ! » tonna Mme Howard d’une voix rauque mais tranchante comme un couperet. La vieille femme s’avança lentement vers le pied de l’escalier. Ses pas résonnaient avec une solennité funèbre. Ses yeux sombres, autrefois admirés pour leur perspicacité impitoyable, fixaient le corps inerte d’Elena. « Qu’on appelle un médecin. Immédiatement. Peu importe ses vices, l’enfant qu’elle porte dans ses entrailles porte le nom des Howard. »
Vanessa s’agenouilla aux côtés de la matriarche, ses larmes ruisselant désormais abondamment sur ses joues poudrées, laissant des sillons grisâtres.
« Il est peut-être trop tard, Grand-mère… » gémit Vanessa d’une voix étranglée par un désespoir magnifiquement contrefait. « Vous avez vu la violence du coup ? Mais avant que les ambulanciers n’arrivent, vous devez regarder dans son sac à main. S’il vous plaît, faites-le ! Ne me laissez pas porter le poids d’une accusation injuste. Elle préparait sa fuite ce soir même ! Elle a pillé le coffre du bureau d’Arthur avant que son corps ne soit même refroidi ! »
Un murmure d’indignation parcourut l’assistance. Arthur Howard, le patriarche vénéré, avait succombé à une crise cardiaque foudroyante trois semaines plus tôt dans des circonstances que beaucoup prétendaient encore nébuleuses. Depuis ce deuil brutal, Vanessa avait lentement instillé son poison dans l’esprit de la famille, dépeignant Elena, la jeune épouse légitime, comme une sangsue assoiffée d’héritage qui n’avait épousé le vieil homme que pour dépecer son empire financier.
Elena, la joue collée contre la pierre froide, sentait les vibrations du marbre. Elle entendait chaque souffle, chaque mot, chaque venin distillé avec soin. Sous son manteau, le combiné miniature vibrait imperceptiblement : l’inspecteur Ruiz et son équipe d’intervention avaient franchi les grilles monumentales du domaine. Le piège, tendu depuis des mois avec une patience de fossoyeur, était sur le point de se refermer. Mais pour que l’anéantissement soit absolu, il fallait laisser Vanessa aller jusqu’au bout de son triomphe imaginaire.
« Julian, apporte son sac, » ordonna Mme Howard, le regard assombri par le doute et la fatigue.
Julian ne se fit pas prier. Il ramassa la pochette en cuir noir qui avait glissé à quelques mètres d’Elena lors de la chute. D’un geste théâtral, il en vida le contenu sur la table basse en acajou. Des rouges à lèvres, un poudrier, un trousseau de clés… et une épaisse enveloppe en papier kraft scellée du monogramme personnel d’Arthur Howard.
« Tiens, tiens… » ricana Julian en déchirant l’enveloppe. Ses yeux s’écarquillèrent d’une satisfaction féroce. « Des obligations au porteur pour une valeur de douze millions d’euros. Transférables à vue. Et un passeport sous une fausse identité au nom d’Elena Mercier, avec un visa pour l’Amérique du Sud daté d’après-demain ! »
Vanessa poussa un cri d’orfraie, cachant son visage dans ses mains comme si l’horreur de la découverte la submergeait.
« Vous voyez ? Vous voyez enfin ce qu’elle est ? » hurla Vanessa, se relevant avec une autorité nouvelle, son visage rayonnant d’une arrogance à peine voilée. « Arthur était manipulé ! Il était sous l’emprise de ses drogues et de ses charmes ! Elle l’a empoisonné à petit feu avec ses tisanes quotidiennes, puis elle a rédigé ce faux testament qui déshéritait la famille ! Et aujourd’hui, voyant que j’avais découvert la vérité, elle a tenté de me faire taire en simulant un accident ! C’est une meurtrière, Grand-mère ! Une voleuse et une parvenue ! »
Les rumeurs d’approbation montèrent des rangs des héritiers. Chacun d’eux voyait dans la déchéance d’Elena la résurrection de sa propre part du gâteau impérial. Ils s’approchaient, les visages tordus par l’avidité et la rancœur, prêts à piétiner le corps de la jeune femme pour sécuriser leurs privilèges.
« Qu’on la jette dehors ! » cria une cousine éloignée.
« Appelez la police pour la faire coffrer, pas une ambulance ! Qu’elle crève en prison avec son bâtard ! » renchérit un autre.