Le silence retomba sur le grand hall, un silence troué seulement par le crépitement d’un début d’incendie dans les rideaux de damas et le râle agonisant de l’industriel déchu.
Thomas s’approcha lentement du corps de l’homme qui avait détruit sa lignée. Il le regarda sans triomphe, sans haine puérile, avec ce regard de sage précoce que seule la survie dans la boue confère aux orphelins des guerres silencieuses.
Il ramassa la canne à pommeau d’argent brisée qui roulait sur les pavés et la jeta avec mépris sur le cadavre.
« Ma mère disait la vérité », murmura-t-il pour lui-même. « Les chasseurs tombent toujours de leur propre plomb. »
Puis il se retourna vers Léna.
Elle était assise sur les marches, adossée au giron protecteur du vieux Vaneck. Ses jambes ne bougeaient plus pour le moment, épuisées par ce dernier sursaut de volonté prométhéenne, mais son regard n’était plus celui d’une recluse.
Il y avait en elle une lumière nouvelle, une aube boréale qui balayait les ombres de la maison Montvallier.
Thomas s’agenouilla devant elle, prit ses deux mains meurties et glacées dans les siennes, et pour la première fois de son existence d’enfant sans nom, il sourit.
« Tu viens, maman ? » dit-il simplement. « Il paraît qu’on a des chantiers à reconstruire. »
Léna laissa échapper un sanglot qui fut enfin un rire de délivrance. Elle passa ses bras tremblants autour du cou de son fils, serrant sa petite tête crasseuse contre son sein, tandis que les premiers gyrophares de la République illuminaient les débris de verre et que le soleil finissait de sombrer dans les eaux de la Méditerranée, laissant la place à une nuit claire, immense et libre.