Thomas bondit sur le comptoir avec l’agilité d’un rat des quais. Ses petits doigts sales plongèrent dans le casier numéro 12, celui de la suite présidentielle, et en arrachèrent un trousseau de cuir noir muni d’un insigne argenté.
« Descends de là, petit vaurien ! » cria le gérant qui sortait en trombe de son bureau capitonné.
Thomas ne répondit pas. Il sauta par-dessus le comptoir, atterrissant avec souplesse sur les dalles de marbre, et glissa sous les bras de Léna pour la soutenir de tout son petit corps frêle.
« Allez », dit-il entre ses dents. « Tu as dit que tu n’étais pas une lâche. Tu m’as laissé douze ans dans la boue. Tu ne vas pas abandonner maintenant que tu es debout. »
Ces mots furent plus efficaces que n’importe quelle injection d’atropine. Léna redressa la tête. Une haine froide, purificatrice, submergea la douleur physique.
« Jamais », dit-elle. « Plus jamais. »
Ils franchirent la monumentale porte tambour au moment même où les portes arrière du salon s’ouvraient avec fracas pour laisser passer le second garde du corps de Charles, un colosse nommé Rémy, dont la réputation de briseur de grèves n’était plus à faire dans les bas-fonds de la Rade.
Sous l’auvent de l’hôtel, la Delahaye 135 M, carrossée par Figoni et Falaschi, luisait sous les derniers feux du soleil couchant comme un scarabée de métal précieux. C’était la voiture personnelle de Charles, un monstre de puissance à six cylindres, réservé aux trajets rapides entre Toulon et Paris.
Léna s’effondra sur le siège conducteur en cuir bleu nuit. Chaque centimètre de son corps réclamait grâce, mais ses mains trouvèrent d’instinct les commandes familières de sa jeunesse, avant que son existence ne devienne un long cortège funèbre sur coussins de velours.
« Monte et verrouille ! » cria-t-elle à Thomas.
L’enfant claqua la portière lourde au moment précis où Rémy frappait du plat du poing contre la vitre latérale, fêlant le verre sécurit. L’homme tenta d’arracher la poignée chromée, mais Léna écrasa le démarreur au pied.
Le moteur de 3,5 litres rugit avec un bruit rauque d’artillerie lourde. L’odeur d’essence pure et d’huile chaude envahit l’habitacle. Sans même débrayer correctement — la boîte de vitesses électromagnétique Cotal fit entendre un claquement sec —, elle enfonça l’accélérateur.
La propulsion arrière fit fumer les pneumatiques sur les gravillons de l’allée d’honneur. Rémy fut projeté sur le côté par l’aile arrière galbée et roula dans les massifs de lauriers-roses.
La Delahaye s’arracha à la cour, pulvérisant la barrière en bois peint qui fermait l’accès aux jardins privés, et plongea dans les lacets étroits et vertigineux qui descendaient la falaise du Cap-Brun vers la route de la corniche.
Dans le rétroviseur central biseauté, Léna aperçut une dernière image de la terrasse : Charles, debout désormais, soutenu par deux valets, les vêtements souillés, désignant la route de sa canne brisée dans une posture de malédiction théâtrale.
« Où est-ce qu’on va ? » cria Thomas, agrippé au tableau de bord en ronce de noyer alors que la voiture prenait un virage en épingle à cheveux avec un crissement de pneus terrifiant. En bas, la mer moutonnait contre les récifs noirs dans une lumière d’apocalypse pourpre.
« À la banque », répondit Léna. Sa voix tremblait d’une énergie sauvage, presque démente. « À la banque centrale de Toulon. Avant que la nuit ne tombe et qu’il ne fasse bloquer les coffres d’urgence par le préfet. »
« Il ne reste que vingt minutes avant la fermeture », remarqua l’enfant en observant la pendulette Jaeger incrustée au centre de la planche de bord. « Et il a le téléphone. Il appellera avant nous. »
« Pas au poste central de la police », rétorqua Léna en négociant un nouveau virage qui fit gémir les suspensions. « Charles ne peut pas impliquer la police d’État sans révéler la nature de ce qui dort dans ce coffre. S’il envoie des hommes, ce seront les siens. Ceux des chantiers. Des voyous payés à la semaine. »
Elle jeta un regard furtif à l’enfant à ses côtés. Maintenant que l’effervescence de la fuite s’installait dans une mécanique brutale de survie, elle détaillait ses traits. C’était effrayant. C’était comme regarder une miniature vivante de Marthe, sa sœur sacrifiée, mais avec cette ligne dure au niveau de la mâchoire qui appartenait indiscutablement au sang des Morin.
« Pourquoi Marthe ne m’a-t-elle jamais écrit ? » demanda-t-elle, les larmes lui piquant à nouveau les yeux tandis qu’elle rétrogradait d’un coup sec pour éviter un camion de livraison venant en sens inverse. « J’ai passé cinq ans à envoyer des mandats à l’adresse de Lyon… »
« Quels mandats ? » répliqua Thomas avec une rancœur acide. « Nous n’avons jamais reçu un sou. Les seuls courriers qui arrivaient dans notre taudis des faubourgs de La Seyne, c’étaient des menaces de mort anonymes avec des coupures de journaux montrant ton mariage fastueux à la cathédrale. Marthe disait que chaque bijou que tu portais sur ces photos était payé avec le sang de mon avenir. Elle pensait que tu t’étais vendue pour échapper à la misère. Elle croyait que tu avais consenti à tout. »
Léna serra le volant jusqu’à ce que ses jointures blanchissent.
« Il a intercepté tout le courrier », murmura-t-elle, et ce n’était plus de la tristesse, c’était un poison glacial qui se distillait dans chacune de ses veines. « Il contrôlait mon secrétaire, mes médecins, mes femmes de chambre. Même ma propre sœur pensait que j’étais un monstre. Il m’a isolée dans cette maison comme une bête sous cloche, me répétant chaque jour que ma famille m’avait reniée après l’accident… »
Elle écrasa le champignon d’accélérateur sur la longue ligne droite bordant l’arsenal.
Au loin, les grues monumentales et les coques d’acier des cargos en construction découpaient leurs silhouettes noires contre le ciel de feu. C’était là que régnait l’empire Montvallier. Un labyrinthe de hangars ténébreux, de cales sèches et d’ateliers de chaudronnerie où la loi de la République ne pénétrait que sur autorisation expresse de la direction.