« Non », fit Léna, un sourire déchirant aux lèvres, tandis qu’une larme tombait sur la manche trouée du garçon. « Parce que le soir où tu es né, dans cette maudite clinique clandestine de la Seyne-sur-Mer, une tempête de mistral faisait hurler les conduits de cheminée comme une meute affamée. Et que j’ai dit à Marthe : Regarde-le, il ne pleure même pas avec tout ce fracas. C’est un petit loup. »

Le garçon recula d’un demi-pas, déstabilisé.

« Tu mens. C’est elle ma mère. Elle avait mes yeux. Elle avait mes mains. »

« Elle avait tes yeux parce qu’elle était ma sœur jumelle, Thomas », dit Léna avec une lenteur terrifiante. « Et elle t’a élevé parce que la nuit où Charles a ordonné à ses sbires de faire disparaître l’enfant illégitime né avant notre mariage arrangé, Marthe t’a emporté à travers les marais salants pendant que je restais pour faire diversion. C’est cette nuit-là que sa berline a percuté le parapet du pont du Las. »

Un murmure d’horreur parcourut la terrasse. Les bribes du scandale d’il y a douze ans, soigneusement étouffé par la presse locale stipendiée par la famille Montvallier, remontaient à la surface de la mémoire collective. L’accident de la jeune héritière Morin. La colonne vertébrale brisée. Le mariage précipité avec le brillant héritier des chantiers navals quelques semaines plus tard, célébré dans la chapelle privée du domaine sans aucun invité de sa propre famille.

« Tu délires ! » aboya Charles, s’avançant enfin vers eux d’un pas lourd, levant sa canne comme pour frapper. « Cette femme est folle à lier ! Bastien, emmène-la ! Maintenant ! »

Bastien fit un bond en avant, mais il n’eut pas le temps d’atteindre Léna.

Thomas, avec la vivacité sauvage des enfants des faubourgs qui ont appris à échapper aux coups de matraque des gardes-chiourmes du port, plongea dans les jambes de l’homme de main. Le choc fut rude. L’armoire à glace trébucha, les bras ballants, et s’écrasa de tout son long contre la table centrale. Les carafes de cristal volèrent en éclats, le vin rouge se répandit sur le dallage comme une flaque de sang frais, et un cri de panique générale vida en trois secondes le premier rang des spectateurs.

Profitant du chaos, Léna fit ce que tout le monde croyait impossible depuis plus d’une décennie.

Elle ne rampa pas. Elle ne chancela pas. Poussée par une décharge d’adrénaline pure, elle se redressa de toute sa taille — elle était grande, d’une élégance altière que des années de claustration n’avaient pas réussi à briser —, saisit le fauteuil roulant d’acier tubulaire par les poignées et, d’un coup de rein désespéré, le projeta de toutes ses forces en avant.

Le meuble lourd, lancé sur ses roues pneumatiques, percuta violemment les genoux de Charles. L’industriel poussa un gémissement d’agonie, perdit l’équilibre et s’effondra lourdement sur les débris de verre et les assiettes brisées.

« La clé, Thomas ! » cria Léna en attrapant le bras du garçon. « Cours vers le perron ! »

Elle ne pouvait pas courir, mais la marche rapide que la fureur lui arrachait était presque un miracle. Ses chevilles protestaient à chaque foulée, des larmes de douleur physique se mêlaient aux larmes de rage, mais elle avançait. Elle franchit l’arche de pierre menant au grand hall de l’hôtel, l’enfant serré contre son flanc.

Les deux agents de police, complètement dépassés par la violence de la scène et la vue du tout-puissant Charles de Montvallier rampant au sol dans le vin renversé et la porcelaine brisée, hésitèrent. L’un d’eux porta la main à son képi, l’autre cria : « Halte ! Arrêtez-vous au nom de la loi ! » mais aucun des deux n’osa dégainer son arme au milieu des dames de la haute société qui hurlaient en se réfugiant derrière les rideaux de velours.

« Arrêtez-les ! » hurlait Charles depuis la terrasse, sa voix se brisant dans les aigus. « Cin cent mille francs à celui qui me ramène ce gosse et cette sacoche ! Bastien, tire ! Tire, imbécile ! »

Mais Bastien, le visage tailladé par un tesson de carafe, peinait à se relever, aveuglé par le sang qui coulait dans ses yeux.

Dans le hall monumental de l’hôtel, sous le lustre monumental en cristal de Baccarat, la fuite prit une tournure dramatique. Léna sentait que ses forces l’abandonnaient déjà. L’effet de surprise s’estompait, laissant la place à une sensation d’écrasement dans le bas de son dos. Ses vertèbres lombaires, affaiblies par les injections quotidiennes de curarisants à faible dose que Gauthier lui administrait sous le prétexte de calmer ses « névralgies », menaçaient de céder.

Elle comprit l’abominable machination dans un éclair de lucidité fulgurante.

Elle n’avait jamais été paralysée.

Pas après les trois premiers mois de rééducation qui avaient suivi le faux accident de voiture. On l’avait maintenue dans ce fauteuil. Chimiquement. Psychologiquement. Jour après jour, tasse de thé après tasse de thé, les gouttes incolores versées par son infirmière personnelle — une femme dévouée corps et âme à la famille Montvallier — avaient maintenu ses muscles dans un état de léthargie proche de la parésie flasque. Et aujourd’hui, parce que le thé de seize heures avait été retardé par l’arrivée impromptue du ministre de la Marine, son métabolisme avait commencé à éliminer le poison. Le garçon n’avait pas opéré un miracle divin ; il avait simplement brisé le verrou psychologique au moment précis où le corps se réveillait de son engourdissement toxique.

« Je ne peux plus… » haleta-t-elle en s’effondrant à demi contre la banque d’accueil en acajou massif.

Le réceptionniste en livrée recula contre le tableau des clés, les yeux exorbités.

« Madame la Comtesse… vous… vos jambes… »

« Donnez-moi les clés de la Delahaye », ordonna-t-elle d’une voix qui ne tolérait aucune réplique. « Celle garée sous l’auvent. La bleue. »

« Mais… monsieur le Comte a donné des ordres stricts pour… »