Soudain, une détonation sourde, étouffée par les épaisses maçonneries, résonna depuis les étages supérieurs.

Puis une seconde.

Le plancher de roche vibra légèrement sous leurs semelles.

« Ils sont entrés », dit Vaneck, dont le visage redevint instantanément ce masque d’acier forgé par les épreuves. « Montvallier n’a pas attendu la justice. Il utilise les explosifs d’abattage de ses équipes de démolition portuaire. Il veut brûler les archives avant que le procureur n’arrive. »

Le vieux banquier ramassa la sacoche de cuir, y enfouit les parchemins et les calques millimétrés, et glissa son second revolver dans la poche de Thomas.

« Prends ceci. Si je tombe, tu ne discutes pas. Tu connais les égouts de la vieille ville ? »

« J’y ai dormi quand la police raflait les gosses des rues en hiver », répondit l’enfant d’une voix où toute trace de peur venait d’être pulvérisée par la certitude de son identité nouvelle.

« Alors écoute-moi bien. Au fond de ce caveau, derrière le panneau de cuivre des canalisations d’évacuation d’eau des coffres, il y a une trappe qui donne directement sur le collecteur général de la rue Royale. Tu sors par là avec ta mère. Je vais retenir ces chacals le temps nécessaire. »

« Non ! » cria Thomas. « Tu viens avec nous ! Je viens de te trouver, je ne te laisserai pas mourir ici ! »

Le vieil homme regarda son petit-fils avec une fierté sauvage.

« Je suis banquier, Thomas. Un banquier ne quitte jamais son comptoir quand les voleurs forcent la caisse. Et puis… j’ai une dette envers Pierre. J’ai laissé partir mon fils à la guerre sans lui avoir dit à quel point je l’aimais. Je ne laisserai pas partir son sang sans lui donner une chance de vivre au grand jour. »

Ils remontèrent l’escalier à pas feutrés.

L’étage supérieur était envahi d’une fumée noire et âcre qui piquait la gorge. Les vitraux de la coupole centrale avaient été pulvérisés par l’explosion de la porte latérale de livraison. Des cris d’hommes, des jurons d’artilleurs et le claquement sec des armes automatiques déchiraient l’atmosphère autrefois feutrée du temple financier.

Sur le perron intérieur, Léna était debout.

Elle s’était redressée toute seule. Ses mains s’appuyaient contre les montants d’une balustrade de chêne, ses jambes tremblaient comme des branches dans la tempête, mais elle ne tombait pas. Dans sa main droite, elle tenait l’un des mousquetons militaires abandonné par l’un des gardiens grièvement blessé qui gisait sur le tapis d’Orient.

« Léna ! » cria Vaneck en arrivant au sommet de la volée de marches. « Descendez aux caves ! La trappe est ouverte ! »

« Il est là, Vaneck », répondit-elle sans se retourner, la voix d’un calme terrifiant.

À travers le rideau de fumée qui montait du hall d’entrée dévasté, une silhouette émergeait lentement. Charles de Montvallier s’avançait sur le marbre blanc jonché de débris de verre et de cartouches vides. Il ne boitait presque plus, soutenu par la démence furieuse qui s’empare des tyrans au moment où leur empire s’écroule. Il tenait dans sa main un pistolet de tir sportif, un modèle de précision allemande, le canon abaissé vers le sol.

Derrière lui, quatre hommes en bleu de chauffe, armés de pistolets-mitrailleurs Sten datant des maquis, tenaient en respect les rares employés encore vivants réfugiés sous les bureaux.

« Tu as toujours eu un goût déplorable pour les tragédies d’opéra, Léna », lança Charles, sa voix résonnant avec une clarté sinistre sous les arcs de plâtre éventrés. « Regarde ce que tu as provoqué. La moitié de la garnison de la préfecture est en alerte. Dans dix minutes, la troupe sera là. Tu penses vraiment qu’un tribunal croira l’histoire d’une folle échappée de sa chaise et d’un petit mendiant ramassé dans les caniveaux ? »

« Ils n’auront pas besoin de croire une histoire, Charles », dit Léna en épaulant tant bien que mal le mousqueton lourd. « Ils liront les documents que Thomas a dans cette sacoche. Le brevet Morin. L’acte de succession de ton empire. La preuve que tu n’as jamais été qu’un voleur de génie d’autrui et un assassin d’enfants. »

Le visage de Charles se décomposa une dernière fois. Le mot « brevet » fit vaciller la dernière once de lucidité qui lui restait.

« Personne ne lira ces papiers », siffla-t-il.

Il leva son arme avec une rapidité féroce, visant le cœur de l’enfant qui se tenait une marche en retrait derrière Léna.

Mais Léna n’hésita pas une demi-seconde.

Elle n’attendit pas qu’il aligne sa mire. Ses douze années d’impuissance, ses douze années d’humiliation quotidienne, les milliers d’heures passées à contempler ses pieds immobiles pendant que cet homme décidait de la pluie et du beau temps sur son existence, tout cela se concentra dans la pression de son index sur la détente d’acier brut du mousqueton.

Le coup de feu déchira le hall d’une détonation assourdissante.

Le recul violent de l’arme de guerre jeta Léna en arrière, mais Vaneck la retint à deux mains avant qu’elle ne heurte les dalles.

En bas de l’escalier, Charles de Montvallier fit un pas de côté, l’air étonné. Son arme lui glissa des doigts, rebondissant avec un tintement métallique sur le marbre blanc. Il baissa lentement les yeux vers son gilet de soie où une fleur écarlate, sombre et fumante, s’épanouissait à une vitesse vertigineuse au milieu de la flanelle grise.

Il ouvrit la bouche pour parler, mais seul un flot de sang noir franchit ses lèvres.

Ses yeux cherchèrent ceux de Léna une dernière fois, non plus avec haine ou mépris, mais avec cette incompréhension absolue des prédateurs qui s’aperçoivent au moment du trépas qu’ils ont été chassés par leur propre proie.

Il tomba en avant, lourdement, sa tête frappant la première marche de l’escalier d’honneur dans un craquement sec.

Ses hommes de main, voyant leur payeur gisant dans son sang et entendant au loin les sirènes hurlantes des fourgons de la gendarmerie maritime qui convergeaient enfin vers la place de la Liberté, jetèrent leurs armes sans demander leur reste et s’enfuirent par les fenêtres brisées de l’arrière-banque.