« Léna… est-ce notre fils ? »
L’homme qui venait de prononcer ces mots se tenait au sommet du double perron en fer forgé menant à la cour d’honneur. Il s’appelait Charles de Montvallier. Son costume sur mesure en flanelle grise, coupé chez les meilleurs tailleurs de la rue de la Paix, était impeccable, mais son visage, d’ordinaire empreint de cette morgue bourgeoise forgée par trois générations de magnats de la construction navale, était d’une pâleur de cire. Ses mains gantées de cuir d’agneau s’agrippaient à la balustrade avec une force telle que le cuir craquait doucement dans l’air immobile.
Léna ne se retourna pas. Elle ne le pouvait pas. Son corps tout entier oscillait au-dessus du cuir fauve de son fauteuil roulant, suspendu entre la mémoire musculaire de la paralysie et l’insoutenable vertige d’une vérité physique trop longtemps enterrée. Ses cuisses tremblaient, secouées de spasmes spasmodiques, ses genoux claquaient sous la soie de sa robe d’émeraude. Ses mains, diaphanes, manucurées, aux ongles d’un nacre parfait, s’enfonçaient dans la chair osseuse des épaules du garçon.
Le gamin ne cillait pas. De près, Léna pouvait sentir l’odeur qui émanait de ses vêtements : de la suie de chaudière industrielle, de la cendre de bois mouillée, et ce relent métallique, inimitable, de la faim prolongée. Mais au fond de ses pupilles noisette, mouchetées d’or sombre — les mêmes pupilles qu’elle contemplait chaque matin dans son miroir vénitien depuis trente-deux ans —, brillait un brasier qui refusait de s’éteindre.
« Tu as menti », murmura l’enfant. Sa voix n’était plus celle d’un suppliant. Elle s’était durcie, pareille à du fer battu à froid dans les ruelles basses de la vieille ville. « Elle m’a dit que tu marchais quand tu es partie. Elle m’a dit que tu courais vers la voiture noire pendant que les hommes de fer fermaient le portail. »
« Tais-toi… » balbutia Léna, et sa voix n’était qu’un souffle déchiré, un lambeau de corde vocale râpé par des années de mutisme mondain et de pilules calmantes prescrites par les neurologues les plus chers de Zurich. « Tais-toi, petit imbécile… tu ne sais rien… tu ne sais rien de la chambre blanche… »
« Léna ! » Charles descendit les trois premières marches. Son pas résonna, sec et autoritaire. À ses côtés, deux hommes d’allure athlétique vêtus de manteaux d’alpaga sombre firent un pas synchrone. C’étaient des gardes du corps, des silhouettes d’ombre dont Charles ne se séparait jamais depuis les grèves insurrectionnelles des arsenaux de Toulon, dix ans plus tôt. « Ne touchez pas à madame ! Écartez cet avorton de là ! »
L’un des hommes en noir, la mâchoire carrée et le regard vitreux des exécutants dociles, bondit sur la terrasse, écartant d’une bourrade une table où une coupe de champagne se renversa, mouillant une étole de vison. Mais avant que ses doigts épais ne puissent agripper le col élimé de l’enfant, Léna poussa un cri.
Ce ne fut pas le glapissement apeuré d’une infirme sans défense. Ce fut un rugissement de bête blessée, un hurlement d’un timbre si rauque, si viscéral, qu’il fit sursauter le maître d’hôtel à dix mètres de là.
« Ne le touche pas, Bastien ! » hurla-t-elle.
Et dans le même élan, défiant toutes les lois anatomiques qui avaient régi son existence depuis douze hivers, elle bascula tout son poids sur sa jambe droite. Le tendon d’Achille protesta dans une décharge électrique qui remonta le long de sa colonne vertébrale, mais l’os tint bon. Son talon frappa le dallage de granit poli avec un bruit mat, définitif. Elle ne tenait plus le garçon pour ne pas tomber ; elle s’était dressée au-dessus de lui, le protégeant de sa propre ombre tremblante.
Les convives de la terrasse s’étaient levés en désordre. Les murmures formaient une rumeur de ruche attaquée. Certains reculaient vers les portes vitrées du salon d’hiver, d’autres sortaient des jumelles de course ou cherchaient leurs chauffeurs du regard. Une femme d’un certain âge, le cou ceint d’une rivière de perles d’un goût douteux, lâcha dans un sifflement horrifié :
« Elle marche… Mon Dieu tout-puissant, la comtesse de Montvallier marche… C’était une comédie. Douze ans de mécénat pour l’institut de neurobiologie… tout cela n’était qu’une mise en scène ! »
Charles s’arrêta au pied des marches. Son masque d’assurance se fissurait. Une goutte de sueur froide glissa le long de sa tempe droite, suivant la courbe d’une cicatrice blanche et ancienne, dissimulée d’ordinaire par ses cheveux soigneusement lissés vers l’arrière.
« Léna… rassieds-toi », dit-il d’une voix qui cherchait à retrouver son timbre suave d’orateur des conseils d’administration, mais qui trahissait une terreur sourde. « Tu as une crise. Le choc émotionnel… tes nerfs réagissent sous le coup du spasme. Rentre à l’intérieur. Le docteur Gauthier est dans le petit salon, il va te faire une injection. »
« Quel est son prénom ? » demanda Léna. Elle ne regardait pas son mari. Ses yeux ne quittaient pas le visage émacié de l’enfant qui respirait par à-coups contre ses cuisses.
Le garçon ne baissa pas la tête. « Thomas. Mais elle m’appelait Petit Loup. Comme dans la chanson des sablières. »
Un frisson dévastateur traversa la nuque de Léna. La chanson des sablières. Personne dans la haute société parisienne ou provençale n’avait jamais entendu cette comptine. C’était un refrain absurde, inventé dans une chambre mansardée au-dessus d’une boulangerie de Saint-Denis, au temps où elle ne s’appelait pas encore Léna de Montvallier, mais Hélène Morin, une étudiante aux mains gercées par la soude des ateliers de dessin technique.
« Qui t’a envoyé ? » murmura-t-elle, les larmes brouillant désormais sa vision, coulant librement sur le fard de ses joues sans qu’elle fît un geste pour les essuyer. « Ta… ta mère… Où est-elle ? »