« Reculez, monsieur », dit l’homme d’une voix posée qui dominait sans peine la rumeur montante de la foule. « Le territoire de cette succursale est sous la juridiction directe de la Banque de France. Toute agression sur nos clients sur ces marches constitue un crime fédéral passible des travaux forcés. »
L’homme de main hésita, fixa le canon de l’arme, puis jeta un regard en arrière vers la berline noire. Une seconde voiture venait d’arriver sur les lieux : la limousine de Charles de Montvallier lui-même.
Charles en sortit, boitant lourdement, le visage tordu de douleur et de fureur contenue.
« Vaneck ! » cria Charles en s’appuyant sur l’épaule de son chauffeur. « Ne vous mêlez pas de cela ! C’est mon épouse ! Elle a perdu la raison, elle a kidnappé ce gamin et volé ma voiture ! Je demande que mes hommes la prennent en charge pour la conduire immédiatement à l’asile ! »
Le banquier descendit trois marches, ses souliers cirés évitant méticuleusement les taches d’huile et d’antigel qui coulaient de la carcasse de la Delahaye. Il ne regarda même pas Charles de Montvallier. Ses yeux se posèrent sur le garçon agenouillé sur les dalles, puis sur la broche qu’il serrait contre son cœur.
« Cette broche », dit Vaneck d’une voix où perçait enfin une émotion contenue depuis plus d’une décennie, « a été déposée dans nos caves le 14 novembre 1954 par feu monsieur Édouard Morin, avant la liquidation forcée de ses ateliers mécaniques. Elle confère à son porteur le droit d’accès absolu et inaliénable au coffre souverain numéro zéro. »
Il leva les yeux vers Léna, dont le visage ensanglanté reposait contre le rebord de la portière défoncée.
« Hélène… » murmura le vieux banquier. « Dieu du ciel… vous êtes en vie. »
« Aidez-le, Vaneck… » souffla-t-elle avant que l’obscurité ne commence à envahir les bords de sa vision. « Ouvrez le coffre… avant que Charles ne… »
« Personne n’ouvrira ce coffre sans mon autorisation légale ! » rugit Charles, qui s’était approché du premier degré de l’escalier, arrêté net par le revolver toujours pointé sur son plastron. « Je suis le tuteur légal de ma femme ! J’ai les pleins pouvoirs civils signés par le tribunal d’instance ! »
« Pas sur ce dépôt-ci, monsieur de Montvallier », répliqua Vaneck avec ce sourire de glace qui caractérise les gardiens des secrets financiers suisses et français. « La clause particulière rédigée par le défunt stipulait que le coffre ne s’ouvrirait qu’en présence physique de l’héritier mâle portant les gènes de sa fille aînée, ou à défaut, en présence de la force publique après constat de mort violente de l’un des conjoints. Si vous avancez d’un pas supplémentaire, je tire. Gardes ! Entrez madame et l’enfant. Verrouillez les portes de fer. »
Deux agents de sécurité de la banque, des vétérans d’Indochine baraqués et armés de mousquetons Berthier, descendirent les marches d’un pas lourd. L’un d’eux souleva délicatement Léna dans ses bras robustes comme si elle n’était qu’un fétu de paille, tandis que l’autre faisait rempart de son corps pour escorter Thomas.
La foule des badauds, qui comptait désormais des journalistes du Petit Varois arrivés en trombe sur leurs vélos-moteurs, huait ouvertement Charles et ses sbires. Des cris fusaient :
« Laissez-les ! »
« Assassin ! »
« On connaît tes méthodes, Montvallier ! C’est comme la grève des chantiers de 53 ! »
Charles comprit qu’il avait perdu la première manche sur le terrain de la respectabilité publique. Il fit un signe imperceptible à ses hommes, qui remontèrent dans les berlines. Mais avant de s’engouffrer à son tour dans la limousine, il leva les yeux vers les hautes fenêtres grillagées de la banque.
« Tu ne sortiras jamais vivante de ce bâtiment avec ces papiers, Léna », murmura-t-il pour lui-même, la voix sourde de venin. « Si je dois couler la moitié de la ville pour effacer ce qui est écrit là-dedans, je le ferai. »
À l’intérieur de la banque, le tumulte de la rue s’éteignit d’un coup derrière les huit tonnes d’acier et de bronze des portes monumentales.
L’atmosphère sentait la cire d’abeille, le vieux papier timbré et l’encre d’imprimerie. Léna fut allongée sur un sofa de maroquin vert dans le bureau particulier du directeur. Une infirmière de la Croix-Rouge, dont le dispensaire jouxtait l’établissement financier, était déjà là, désinfectant la plaie de son front et posant des attelles de fortune le long de ses tibias meurtris.
« Elle n’a rien de brisé d’irrémédiable », décréta la soignante après un examen minutieux des réflexes rotuliens sous le regard anxieux de Thomas. « Mais ses muscles sont dans un état de sidération catatonique. C’est un poison, n’est-ce pas ? On lui donnait des sels d’antimoine ou de curare synthétique ? »
« Du Bromhydrate de scopolamine mélangé à de la résine de belladone », répondit Vaneck, qui venait d’entrer dans la pièce, un trousseau de clés plates et un grand livre de registre sous le bras. « C’était la spécialité du docteur Gauthier pendant l’Occupation. Il vendait ce genre de service aux maris pressés de toucher des dots d’héritières sans laisser de traces d’empoisonnement criminel sur les certificats d’autopsie. »
Le vieil homme s’approcha de Thomas, qui refusait obstinément de s’asseoir, se tenant debout près du canapé de Léna comme un petit soldat montant la garde devant son général blessé.
« Tu as du cran, petit », dit Vaneck avec une infinie tristesse. « Tu ressembles à ton grand-père Édouard plus que n’importe lequel de ses fils légitimes qui sont tous morts à la guerre. Viens. Le coffre n’attend que toi. »
« Je ne la laisse pas seule », trancha le garçon, désignant Léna d’un menton buté.
Léna ouvrit les paupières. Sa vue était moins brouillée. L’effet de la douleur vive avait agi comme un antidote violent contre les sédatifs qui l’embrumaient depuis des années.