« Vas-y, mon chéri… » murmura-t-elle, ses doigts effleurant la manche sale de son fils. « Va voir ce pour quoi ta mère est morte… et pourquoi j’ai été enterrée vivante. »
Thomas hésita une fraction de seconde, puis hocha la tête. Il serra la broche de la chimère dans son poing jusqu’à ce que les griffes d’or s’enfoncent dans sa peau calleuse, et emboîta le pas au banquier.
Ils descendirent par un escalier hélicoïdal en fonte qui s’enfonçait dans les entrailles du bâtiment, traversant trois niveaux de caves voûtées où l’air se faisait de plus en plus frais et saturé d’humidité souterraine. Au fond du couloir le plus profond, derrière une grille circulaire à triple combinaison, s’ouvrait la salle des dépôts souverains.
Ce n’étaient pas des casiers métalliques ordinaires comme ceux réservés aux bijoux de famille de la bourgeoisie locale. C’étaient de véritables caveaux maçonnés dans la roche même sur laquelle reposaient les fondations de la ville.
Vaneck s’arrêta devant une porte en fer forgé ornée d’une plaque d’argent noircie par le temps : MORIN & FILS — INVENTIONS ET DÉPÔTS BALISTIQUES — 1938-1954.
« Introduis la clé de la chimère dans l’œil droit du lion gravé sur la serrure », commanda le vieil homme en tirant une liasse de documents scellés de cire rouge de son gilet.
Thomas s’exécuta. La clé entra sans résistance, comme si elle avait été huilée la veille. Un déclic sourd résonna dans la voûte de pierre, suivi du grincement lent d’un contrepoids de fonte qui coulissait à l’intérieur de la maçonnerie.
La porte s’ouvrit d’un demi-pouce.
Vaneck poussa le lourd battant. L’odeur qui s’échappa de la pièce n’était pas celle de la poussière. C’était l’odeur caractéristique de l’huile d’armement, de l’ébonite et de la poudre sèche.
Sur une table d’acier poli reposaient trois boîtes d’acajou verni et une épaisse sacoche de cuir d’artillerie militaire munie de cadenas de cuivre.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda l’enfant, fasciné malgré lui par les instruments de mesure complexes, les cadrans de laiton et les liasses de calques millimétrés qui débordaient des boîtes ouvertes.
« C’est la raison pour laquelle ton grand-père est mort prétendument d’une crise cardiaque trois jours avant la signature du contrat de reconstruction de la flotte française », murmura Vaneck en posant une main tremblante sur la sacoche de cuir. « Et c’est la raison pour laquelle Charles de Montvallier a épousé Léna après avoir brisé sa famille. »
Le banquier brisa le sceau de la sacoche et en sortit une liasse de plans d’ingénierie portant le tampon secret-défense du ministère de l’Armement, datés de mai 1940, mais annotés de formules mathématiques récentes de la main même d’Édouard Morin.
« Le système de stabilisation gyroscopique des sous-marins nucléaires », chuchota Vaneck. « Un brevet révolutionnaire qui rend les submersibles indétectables par les sonars magnétiques. Ton grand-père l’avait mis au point dans son atelier clandestin de La Seyne pendant les années sombres. Après la Libération, Charles de Montvallier, dont les aciéries avaient collaboré jusqu’au dernier jour avec la Kriegsmarine, avait besoin de ce brevet pour blanchir sa fortune et obtenir les marchés d’État de la Quatrième République. Sans ce brevet, les chantiers Montvallier faisaient faillite et leur patron finissait devant la cour de justice d’épuration pour haute trahison. »
« Et ma mère ? » demanda Thomas, la voix étranglée par un sanglot qu’il réprima aussitôt.
« Marthe avait les doubles des plans et les actes de cession originaux prouvant que la société Montvallier n’était qu’une coquille vide bâtie sur le vol intellectuel et l’assassinat d’Édouard Morin. Quand elle a compris que Charles s’apprêtait à épouser Léna pour s’emparer de l’héritage légal par les liens du mariage, elle a menacé de tout porter au ministre de la Marine. La nuit même, on sabotait les freins de sa voiture. Léna était avec elle ce soir-là. Elles se sont battues pour survivre. Marthe t’a sauvé des décombres, mais Léna… Léna est tombée entre leurs mains. »
Thomas passa ses doigts sales sur les lignes tracées à l’encre de Chine sur les calques bleutés. C’étaient des milliers d’heures de travail, le génie d’un homme qui avait refusé de plier devant les marchands de canon, payé au prix du sacrifice de deux femmes et de l’enfance volée d’un garçon contraint de mendier des trognons de chou sur les quais de la batellerie.
« Mais il y a pire, Thomas », ajouta Vaneck en tirant du fond de la sacoche un acte notarié sur papier parcheminé scellé du grand sceau de la République. « Lis ceci. »
L’enfant déchiffra avec difficulté les lignes manuscrites écrites dans une calligraphie anglaise impeccable :
« Je soussigné, Édouard Morin, lègue la totalité des parts indivises de la Société des Ateliers Navals de Provence, ainsi que l’usufruit et la nue-propriété de tous brevets passés et futurs y afférents, à l’enfant mâle né de l’union libre de ma fille aînée Hélène dite Léna avec le capitaine Pierre Vaneck, tombé au combat sur le front d’Alsace en janvier 1945… »
Thomas leva des yeux ronds vers le banquier.
« Pierre Vaneck… ? »
Le vieil homme eut un sourire tremblant, et pour la première fois, ses yeux clairs se remplirent d’une mer de larmes qu’il ne chercha pas à dissimuler.
« Pierre était mon fils unique, Thomas. Tu es mon petit-fils. »
Le silence tomba dans la chambre forte, lourd, infini, balayant d’un seul coup douze ans de solitude amère, de froid dans les soupentes et de terreur nocturne. L’enfant ne bougea pas pendant de longues secondes, assimilant le vertige d’avoir une lignée, une histoire, un sang qui n’était pas celui des monstres dorés qui régnaient sur la côte.
« C’est pour cela que Charles te cherchait avec une telle férocité », continua le vieil homme en serrant doucement l’épaule de l’enfant. « Tu n’es pas seulement le témoin de ses crimes. Tu es le propriétaire légal des chantiers navals. Tout ce qu’il a bâti depuis douze ans, chaque grue, chaque cargo, chaque centime d’or déposé dans ses comptes en Suisse t’appartient de plein droit. C’est toi le maître des Chantiers du Sud-Est. Léna n’était que l’usufruitière provisoire. Si tu apparaissais vivant et majeur, il était ruiné, dépouillé, renvoyé à sa condition de criminel de guerre en faillite. »