Chapitre 1 — Le matin où tout a changé

Je n’ai pratiquement pas dormi cette nuit-là.

Chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais la scène de la veille. Le visage méprisant de Valentine. Le plateau en argent qui heurtait le bord de la poubelle. Les légumes que j’avais préparés avec tant de soin disparaissant sous les déchets. Et surtout, le regard de mon fils.

Ce regard que je connaissais depuis sa naissance.

Pendant des années, j’avais été capable de comprendre ses émotions sans qu’il ait besoin de prononcer un seul mot. Quand il était enfant, je savais reconnaître ses peurs derrière ses sourires. Quand il était adolescent, je savais quand il mentait pour éviter une punition. Quand il était devenu adulte, je continuais à croire que je pouvais distinguer ses véritables intentions.

Mais depuis quelque temps, je ne reconnaissais plus l’homme qu’il était devenu.

Il était environ six heures du matin lorsque je me levai enfin.

Je traversai lentement ma chambre et ouvris les rideaux. Le jardin était encore couvert de rosée. La table extérieure où nous avions célébré tant d’anniversaires était toujours dressée. Quelques serviettes étaient tombées au sol. Un verre vide reposait près d’une chaise.

Je regardai cette maison.

Cette maison que mon mari, Antoine, et moi avions achetée lorsque Cédric avait six ans.

À l’époque, elle était beaucoup trop grande pour notre budget. Nous avions économisé pendant des années pour pouvoir nous l’offrir. Antoine travaillait dans la gestion immobilière et moi, je commençais tout juste à développer ma petite agence.

Nous n’avions pas beaucoup d’argent, mais nous avions quelque chose de précieux : une confiance absolue l’un envers l’autre.

Antoine disait souvent :

« Hélène, une maison n’est pas faite de murs et de fenêtres. Elle est faite des personnes qui y trouvent leur place. »

J’avais toujours pensé que notre fils comprendrait un jour cette phrase.

Je m’étais trompée.

Je m’approchai de ma commode et pris l’enveloppe blanche.

Elle était encore fermée.

À l’intérieur se trouvaient trois documents essentiels.

Le premier était une copie du contrat de travail de Cédric, signé quinze ans auparavant.

Le deuxième était un accord de gouvernance de l’entreprise familiale, dont il avait personnellement accepté les conditions.

Le troisième était une décision préparée par mon avocat, Maître Laurent Delmas, concernant la réorganisation de la direction et la suspension temporaire des pouvoirs exécutifs de mon fils.

Mais ce n’était pas tout.

Il y avait également un rapport financier.

Et ce rapport était la véritable raison pour laquelle j’avais commencé à prendre mes distances avec Cédric.

Depuis plusieurs mois, des sommes importantes disparaissaient de certains comptes de notre société.

Au départ, je n’avais rien soupçonné.

J’avais toujours fait confiance à mon fils.

Je lui avais confié la gestion quotidienne de plusieurs opérations immobilières. Je l’avais nommé directeur des opérations à l’âge de trente-deux ans. Je lui avais permis de prendre des décisions que je n’aurais confiées à aucun autre collaborateur.

Je pensais lui transmettre progressivement ce que j’avais construit.

Pourtant, depuis huit mois, notre directrice financière, Claire Beaumont, m’adressait des rapports de plus en plus inquiétants.

Des factures avaient été validées deux fois.

Des prestations avaient été payées à des sociétés dont les coordonnées correspondaient à des adresses de domiciliation.

Certains contrats avaient été signés sans justification opérationnelle.

Et plusieurs décisions financières avaient été prises sans consultation du conseil d’administration.

J’avais d’abord refusé de croire que Cédric pouvait être impliqué.

Puis Claire m’avait présenté un document que je n’avais jamais vu auparavant.

Une autorisation de transfert portant ma signature.

Sauf que je ne l’avais jamais signée.

Ce jour-là, j’avais compris que le problème était bien plus grave qu’une simple mauvaise gestion.

J’avais alors engagé un cabinet indépendant pour examiner les comptes et les procédures internes.

Les résultats préliminaires m’avaient profondément bouleversée.

Mais j’avais décidé de ne pas agir immédiatement.

Je voulais connaître toute la vérité.

Et surtout, je voulais donner à mon fils la possibilité de me l’expliquer.

Je regardai l’enveloppe.

« Aujourd’hui, Cédric, tu vas devoir répondre à certaines questions », murmurai-je.

À sept heures quinze, mon téléphone sonna.

C’était Maître Delmas.

— Bonjour, Hélène. Avez-vous passé une bonne nuit ?

Je laissai échapper un petit rire amer.

— Pas vraiment. Mais j’imagine que vous ne m’appelez pas pour parler de mon sommeil.

— Non. J’ai terminé les derniers préparatifs. Le conseil extraordinaire est toujours prévu à neuf heures trente.

— Et les documents ?

— Tout est prêt. Toutefois, je tiens à vous rappeler que la suspension des pouvoirs de direction doit respecter les dispositions de nos statuts et les procédures applicables. Nous allons présenter les éléments au conseil, pas prononcer une sanction définitive sans avoir entendu votre fils.

— Je comprends.

Il marqua une pause.

— Êtes-vous certaine de vouloir aller jusqu’au bout ?

Je regardai la photographie de mon mari posée sur la commode.

— J’ai passé des années à protéger mon fils contre les conséquences de ses erreurs. Aujourd’hui, je dois protéger l’entreprise contre les conséquences de son comportement.

— Très bien. Nous nous retrouvons à neuf heures.

Je raccrochai.

À cet instant, j’entendis des pas dans le couloir.

Quelqu’un frappait à ma porte.

— Maman ?

C’était Cédric.

Je ne répondis pas immédiatement.

— Maman, ouvre-moi. Nous devons parler.

Je me levai et ouvris enfin.

Il avait les yeux fatigués. Il portait encore le pantalon et la chemise de la veille. Ses cheveux étaient en désordre.

Pendant une seconde, je revis le petit garçon qui venait autrefois dans ma chambre lorsqu’il faisait un cauchemar.

Puis cette image disparut.

— Qu’est-ce que tu veux, Cédric ?

Il passa une main sur son visage.

— Je voudrais que nous arrêtions cette histoire ridicule.

— Quelle histoire ?

— Celle d’hier soir. Valentine est bouleversée. Elle dit que tu l’as frappée devant tout le monde.

Je le regardai sans répondre.

— Elle a même parlé de porter plainte, continua-t-il.

— Elle en a parfaitement le droit.

Il sembla surpris par ma réponse.