Je ne voulais pas inventer une réponse simplement parce que j’avais besoin d’un coupable.
La vérité devait rester la vérité.
Même lorsqu’elle était incomplète.
Je glissai la lettre dans son enveloppe.
Pour la première fois, j’avais l’impression de connaître un peu mieux l’homme que j’avais perdu à huit ans.
CHAPITRE 14 — LE RETOUR AU PALAIS DE TOKYO
Six mois plus tard, Moreau International organisa son grand défilé annuel à Paris.
Le lieu était le même.
Le Palais de Tokyo.
La même salle.
Les mêmes lumières.
Les mêmes photographes.
Mais cette fois, je ne marchais pas derrière Adrian.
Je ne cherchais pas à savoir si ma tenue lui plaisait.
Je ne me demandais pas si j’avais le droit de m’asseoir au premier rang.
J’étais là en tant que représentante des intérêts familiaux et membre du conseil d’administration.
La veille du défilé, Celeste était venue dans mon bureau.
Elle avait apporté un petit écrin.
— J’ai quelque chose pour toi.
Je l’ouvris.
Le collier d’émeraudes de ma mère reposait à l’intérieur.
Je l’avais fait examiner et restaurer par les ateliers spécialisés de la maison.
Il brillait comme autrefois.
— Tu devrais le porter demain, dit Celeste.
Je caressai les pierres.
— Je ne sais pas si je suis prête.
Elle s’assit près de moi.
— Tu n’as pas besoin de le porter pour prouver quoi que ce soit.
Je souris.
— Je sais.
Je refermai doucement l’écrin.
Puis je pris ma décision.
Le soir du défilé, je portais une robe noire simple, dessinée par une jeune créatrice des ateliers Moreau.
Le collier reposait autour de mon cou.
Lorsque j’entrai dans la salle, plusieurs journalistes se retournèrent.
Les appareils photo crépitèrent.
Je vis mon reflet dans une grande vitre.
Pendant une seconde, je revis la femme de onze ans plus tôt.
La jeune épouse qui avait cru que l’amour signifiait accepter de se faire petite.
Puis je revis ma mère.
Et mon père.
Je compris que je n’étais plus obligée de choisir entre ma vie et mon héritage.
Je pouvais simplement être moi-même.
Celeste me rejoignit.
— Tu es magnifique, Élise.
— Merci.
Elle regarda le collier.
— Isabelle aurait été fière.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
— J’espère.
— Elle l’est déjà.
Nous nous installâmes au premier rang.
Cette fois, personne ne pouvait prendre ma place.
CHAPITRE 15 — L’HOMME QUI PENSAIT AVOIR GAGNÉ
Le défilé venait de commencer lorsque je remarquai un mouvement à l’entrée.
Adrian.
Il se tenait derrière les barrières réservées aux invités.
Il avait changé.
Son visage était plus maigre.
Son costume semblait trop large.
Il n’avait plus cette assurance arrogante qui le caractérisait autrefois.
Il ne pouvait pas accéder à la zone privée.
Mais il avait réussi à obtenir une invitation par l’intermédiaire d’un ancien partenaire.
Nos regards se croisèrent.
Il resta immobile.
Puis il se rapprocha lorsque les photographes se déplacèrent vers l’autre extrémité de la salle.
— Élise.
Je ne bougeai pas.
— Tu as cinq minutes, Adrian.
Il sembla surpris que je lui réponde.
— Je voulais te voir.
— Pourquoi ?
Il baissa les yeux.
— Tout cela a pris des proportions que je n’avais pas prévues.
Je le regardai sans expression.
— Tu pensais que je découvrirais les documents, les transferts et les faux témoignages, puis que je te demanderais pardon ?
Il secoua la tête.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Alors sois précis.
Il inspira.
— J’ai perdu mon entreprise.
Je ne répondis pas.
— Mes associés m’ont abandonné. Mes comptes sont examinés. Je dois faire face à plusieurs procédures. Je n’ai plus rien.
Je le regardai longuement.
— Tu as encore ta liberté de répondre de tes actes. C’est déjà beaucoup.
Il eut un sourire douloureux.
— Tu es devenue comme Celeste.
Je secouai la tête.
— Non. Je suis devenue quelqu’un qui ne confond plus l’amour avec l’obéissance.
Il regarda le collier.
— Tu le portes finalement.
Je posai les doigts sur les émeraudes.
— C’était à ma mère.
— Je sais.
Je le fixai.
— Tu le savais depuis le début.
Il ne répondit pas.
Puis il murmura :
— Je t’ai aimée, Élise. À ma manière.
Je sentis une ancienne douleur remonter.
Mais elle ne me contrôlait plus.
— Peut-être que tu as aimé ce que tu pouvais obtenir de moi. Peut-être que tu as aimé la femme qui te soutenait, qui te faisait confiance et qui ne te posait jamais de questions difficiles.
Je marquai une pause.
— Mais l’amour ne consiste pas à préparer la destruction de quelqu’un en attendant qu’il te tende les clés de sa vie.
Adrian baissa la tête.
— Je suis désolé.
Je le regardai.
Je ne ressentais ni haine ni envie de le punir personnellement.
Seulement une immense fatigue.
— J’espère qu’un jour tu comprendras ce que tu as fait.
Il hocha lentement la tête.
Puis il s’éloigna.
Je ne le suivis pas du regard.
Sur le podium, les mannequins continuaient d’avancer.
La musique remplissait la salle.
Et pour la première fois, je regardais un défilé sans me demander si quelqu’un me trouvait suffisamment importante pour être à sa hauteur.
CHAPITRE 16 — LE PRIX DE LA VÉRITÉ
Les conclusions des procédures arrivèrent progressivement.
L’enquête confirma plusieurs irrégularités dans les opérations liées à Vale Strategic Holdings.
Les documents utilisés pour tenter d’obtenir une procuration sur mes actions furent contestés et leur authenticité sérieusement remise en cause par les expertises.
Les autorités poursuivirent leurs investigations concernant les transferts financiers et les éventuelles infractions associées.
Adrian fut contraint de répondre aux accusations portées contre lui.
Il contesta plusieurs éléments, mais les preuves documentaires et les témoignages rendaient sa défense de plus en plus difficile.
Philippe Dumas fut également mis en cause dans les opérations examinées.
Quant à Vanessa, elle dut assumer sa participation aux faits qu’elle avait reconnus.
Je ne cherchai pas à intervenir pour la sauver.
Je ne cherchai pas non plus à aggraver sa situation.
La justice devait faire son travail.