Le procès de Victor Moreau commença huit mois plus tard.
L’affaire avait attiré l’attention de la presse régionale.
Les journalistes parlaient d’un détournement financier organisé au sein d’une famille influente, d’une disparition maquillée et de documents médicaux falsifiés.
Mais pour Claire, il ne s’agissait pas d’un scandale financier.
Il s’agissait de quinze années de vie qu’on lui avait volées.
Le premier jour, elle entra dans le tribunal avec Antoine.
Sophie était présente.
Emma l’accompagnait.
La petite fille portait une robe bleu clair et tenait la main de sa mère.
Le médaillon reposait autour du cou de Claire.
Victor était assis à quelques mètres.
Il avait vieilli.
Ses cheveux étaient devenus presque entièrement blancs.
Lorsqu’il aperçut sa nièce, il détourna les yeux.
Le procès dura plusieurs semaines.
Les experts comptables démontrèrent que plusieurs millions d’euros avaient été détournés.
Les enquêteurs présentèrent les faux documents et les mouvements financiers.
Le docteur Laurent reconnut avoir modifié des éléments du dossier médical du père de Claire.
Bernard Vautrin, retrouvé à l’étranger, accepta finalement de témoigner dans le cadre d’un accord avec la justice.
Il confirma avoir reçu de l’argent de Victor pour surveiller Marguerite et récupérer des documents.
Il reconnut également avoir participé à l’intimidation de Sophie.
Mais l’un des moments les plus difficiles fut le témoignage de Marguerite.
Elle entra dans la salle d’audience en fauteuil roulant.
Elle était très affaiblie.
Mais elle tenait à parler.
Lorsqu’elle se retrouva face à son frère, elle resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle commença.
— Victor, nous avons grandi dans la même maison. Nous avons partagé les mêmes repas, les mêmes anniversaires et les mêmes souvenirs.
L’homme ne leva pas les yeux.
— Je t’ai fait confiance parce que tu étais mon frère. Lorsque j’ai découvert tes détournements, je t’ai donné la possibilité de réparer tes erreurs.
Elle prit une inspiration.
— Tu aurais pu rendre l’argent. Tu aurais pu reconnaître ce que tu avais fait. Tu aurais même pu quitter l’entreprise.
Sa voix trembla.
— Mais tu as choisi de me voler ma fille.
Victor ferma les yeux.
— Tu lui as fait croire que sa mère était morte. Tu lui as laissé grandir avec une douleur qui n’était pas la sienne. Tu lui as volé les anniversaires, les fêtes, les premières réussites, les premières déceptions.
Elle tourna la tête vers Claire.
— Et tu as aussi volé à mon mari la possibilité de voir sa fille devenir une femme.
Le silence était absolu.
Marguerite regarda de nouveau son frère.
— Tu m’as fait croire que je devais disparaître pour protéger mon enfant. Et pendant que je vivais cachée, tu profitais de ce que notre père avait construit.
Victor leva enfin les yeux.
— Je n’avais pas le choix.
Marguerite secoua la tête.
— C’est ce que disent toujours les gens qui ont peur d’assumer leurs décisions.
Elle posa les mains sur les accoudoirs de son fauteuil.
— Je ne suis pas ici pour te demander de m’aimer. Je ne suis pas ici pour te demander de regretter. Je suis ici pour que tu ne puisses plus jamais raconter à Claire une histoire qui n’a jamais existé.
Elle se tourna vers le juge.
— Je veux seulement que ma fille puisse vivre sans porter le poids de tes mensonges.
Puis elle se tut.
Claire pleurait.
Antoine lui tenait la main.
Emma regardait sa grand-mère avec admiration.
Le verdict fut prononcé plusieurs semaines plus tard.
Victor fut reconnu coupable de plusieurs infractions financières, de faux et usage de faux, de menaces et de participation à une séquestration.
Les éléments concernant la mort du père de Claire furent transmis à une enquête distincte, qui se poursuivit en raison de la complexité des faits et des preuves anciennes.
Le docteur Laurent fut également condamné pour sa participation à la falsification des documents médicaux et la dissimulation d’informations.
Bernard Vautrin fut reconnu coupable de plusieurs actes de complicité.
Victor reçut une peine de prison ferme.
Il perdit également ses fonctions dans les sociétés concernées et fut condamné à restituer les sommes détournées, dans les limites fixées par la décision judiciaire.
En sortant du tribunal, Claire ne ressentit aucune joie.
Elle ne souriait pas.
Elle ne célébrait pas la chute de son oncle.
Elle avait simplement l’impression qu’un poids immense venait de quitter ses épaules.
Antoine l’attendait près des marches.
— Ça va ?
Claire regarda le ciel.
— Je ne sais pas.
Il lui prit la main.
— Tu n’es pas obligée de savoir aujourd’hui.
Elle posa sa tête contre son épaule.
— Je crois que j’ai passé tellement d’années à attendre que la vérité arrive que je ne sais pas quoi faire maintenant qu’elle est là.
Antoine l’embrassa sur le front.
— Tu vas vivre.
Elle ferma les yeux.
Pour la première fois depuis longtemps, cette idée lui sembla possible.
PARTIE 12 — LA DERNIÈRE PROMESSE DE MARGUERITE
La santé de Marguerite se dégrada progressivement.
Elle avait survécu assez longtemps pour revoir sa fille, connaître Antoine et assister au début de la reconstruction de leur famille.
Mais sa maladie avançait.
Les médecins expliquèrent à Claire qu’il fallait se préparer.
Elle refusa d’abord d’entendre ces mots.
Elle avait déjà perdu quinze années.
Elle ne voulait pas perdre davantage.
Elle passa donc chaque journée auprès de sa mère.
Elle lui apportait des fleurs.
Lui lisait les journaux.
Lui racontait les petites choses de sa vie.
Parfois, elles parlaient de son enfance.
D’autres fois, elles restaient simplement assises en silence.
Un après-midi, Marguerite demanda à voir Emma.
La fillette arriva avec son cartable.
— Grand-mère !
Marguerite sourit.
— Viens ici, mon trésor.
Emma grimpa sur le fauteuil.
— J’ai appris une nouvelle chanson.
— Alors, je veux l’entendre.
La petite fille chanta doucement.
Marguerite ferma les yeux.
Lorsqu’elle eut terminé, elle lui prit les mains.
— Tu sais, Emma, tu m’as offert quelque chose que je croyais ne jamais retrouver.
— Quoi ?
— Ma fille.
Emma sourit.
— C’est parce que je t’avais promis de l’aider.
Marguerite l’embrassa sur le front.