Le médecin s’assit.
Il passa ses mains sur son visage.
Puis il commença à parler.
Quinze ans auparavant, Victor lui avait demandé de fournir des renseignements sur l’état de santé de son beau-frère.
Il prétendait vouloir anticiper les conséquences d’une éventuelle incapacité.
Le médecin avait accepté.
Il avait transmis des informations confidentielles.
Puis Victor lui avait proposé de participer à une opération destinée à faire disparaître certains documents.
Le docteur avait refusé au départ.
Mais il avait des dettes importantes.
Victor lui avait promis de les régler.
Le soir de la mort de monsieur Moreau, Bernard Vautrin avait été chargé d’accéder à la chambre du patient.
Le médecin avait été appelé en urgence.
Lorsqu’il était arrivé, l’homme était déjà mort.
Il avait immédiatement compris que quelque chose n’allait pas.
Mais Victor lui avait montré des documents médicaux et lui avait demandé de signer un certificat indiquant que le décès était lié à une complication cardiaque.
Le médecin avait signé.
Il avait ensuite modifié certaines informations du dossier.
Il affirmait ne pas avoir administré lui-même de produit mortel.
Mais il reconnaissait avoir participé à la dissimulation.
L’enquêtrice l’écouta sans l’interrompre.
Puis elle posa la question essentielle.
— Qui a donné l’ordre à Bernard Vautrin ?
Le médecin baissa les yeux.
— Victor.
— Avez-vous une preuve ?
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis il ouvrit un tiroir.
Il en sortit une clé USB.
— J’ai conservé des copies de plusieurs échanges.
Il la posa sur la table.
— Je pensais qu’un jour Victor essaierait de me faire porter toute la responsabilité.
L’enquêtrice prit la clé.
— Vous allez devoir répéter cette déclaration devant le procureur.
Le médecin acquiesça.
Mais avant qu’elle ne quitte la pièce, il ajouta :
— Il y a autre chose.
Elle se retourna.
— Quoi ?
— La mort de monsieur Moreau n’était pas le seul événement que Victor avait préparé.
Le médecin prit une longue inspiration.
— Il avait prévu de faire disparaître Marguerite après la découverte des détournements. Et il avait également envisagé de faire passer Claire pour une héritière incapable de gérer ses biens.
L’enquêtrice se figea.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle était la seule personne qui pouvait récupérer les parts de sa mère.
Le médecin ferma les yeux.
— Victor voulait tout contrôler. Même l’avenir de cette enfant.
PARTIE 10 — LE DERNIER FACE-À-FACE
Deux jours plus tard, Victor fut convoqué au commissariat.
Il arriva accompagné de son avocat.
Il portait un costume impeccable.
Il affichait le calme d’un homme persuadé que son statut et ses relations suffiraient à le protéger.
Mais les preuves s’accumulaient.
Les relevés bancaires du coffre.
Les témoignages de Sophie.
Les documents de Maître Perrin.
Les déclarations du docteur Laurent.
Et les messages menaçants envoyés à Claire.
Pendant plusieurs heures, Victor nia.
Il affirma que Marguerite souffrait de troubles de la mémoire.
Il prétendit que les documents avaient été fabriqués.
Il expliqua que Sophie cherchait à obtenir de l’argent.
Mais lorsqu’on lui présenta les enregistrements retrouvés sur la clé USB, son visage changea.
L’un des fichiers contenait une conversation téléphonique.
On y entendait Victor donner des instructions à Bernard Vautrin.
Il lui demandait de récupérer les documents de son beau-frère et de s’assurer que personne ne puisse les utiliser.
Puis une seconde conversation fut diffusée.
Cette fois, Victor parlait de Marguerite.
« Elle ne doit jamais revoir sa fille. Si elle revient, tout s’effondre. »
Victor resta immobile.
L’enquêtrice arrêta l’enregistrement.
— Reconnaissez-vous votre voix ?
Il ne répondit pas.
— Monsieur Moreau ?
Il fixa la table.
Puis il murmura :
— Vous ne savez pas ce que j’ai fait pour cette famille.
L’enquêtrice le regarda.
— Nous savons surtout ce que vous avez fait à cette famille.
Lorsque Claire apprit que Victor avait été placé en garde à vue, elle se rendit à l’hôpital.
Sa mère était éveillée.
Elle avait meilleure mine, même si sa respiration restait difficile.
Claire s’assit près d’elle.
— Il a été arrêté.
Marguerite ferma les yeux.
Une larme glissa sur sa joue.
— C’est terminé ?
— Pas encore. Il y aura un procès. Mais cette fois, il ne pourra plus effacer les preuves.
Marguerite regarda sa fille.
— Et Sophie ?
— Elle est sortie des soins intensifs. Emma est auprès d’elle.
La vieille femme sourit.
— Cette petite fille a changé nos vies.
Claire prit sa main.
— Maman, j’ai quelque chose à te demander.
— Dis-moi.
— Pourquoi as-tu gardé le médaillon ?
Marguerite eut un petit rire.
— Parce que ton père me l’avait offert pour notre premier anniversaire de mariage.
Elle toucha doucement le bijou.
— Il avait gravé une phrase à l’intérieur.
Claire observa le médaillon.
Elle n’avait jamais réussi à lire les minuscules lettres.
Marguerite les lui montra.
« Même séparés par le temps, nous nous retrouverons toujours. »
Claire sentit les larmes lui monter aux yeux.
— C’est magnifique.
— Ton père disait que les objets ne gardent pas les souvenirs. Ce sont les personnes qui leur donnent une histoire.
Elle caressa les cheveux de sa fille.
— Je voulais que tu retrouves ce médaillon le jour où tu commencerais ta propre famille.
Claire sourit tristement.
— Je voulais que tu sois à mon mariage.
— Je sais, mon amour.
— J’aurais voulu te présenter Antoine.
Marguerite tourna la tête vers lui.
— Approche.
Antoine s’avança.
La vieille femme lui prit la main.
— Prenez soin d’elle.
— Je vous le promets.
— Et ne laissez jamais l’argent devenir plus important que votre famille.
Antoine baissa la tête.
— Je ne l’oublierai pas.
Marguerite ferma les yeux quelques instants.
Puis elle ajouta :
— J’ai passé trop de temps à croire que le silence était une forme de protection. Je ne veux pas que vous fassiez la même erreur.
Claire se pencha et embrassa son front.
— Je t’aime, maman.
— Moi aussi, ma chérie.
Cette fois, elles ne se quittèrent pas.
PARTIE 11 — LE PROCÈS DES ANNÉES VOLÉES