Le procès pénal d’Alexandre et de Julien venait d’ouvrir ses débats en audience publique. Durant toute la matinée, assise sur le banc de la partie civile aux côtés de Maître Vaneck, j’avais observé les deux hommes dans le box vitré des accusés. Julien pleurait continuellement, les yeux baissés sur ses souliers d’audience, suppliant la clémence de la cour en répétant qu’il avait agi sous la contrainte psychologique et financière. Il n’était plus qu’une ombre lamentable, condamné d’avance à huit ans de réclusion criminelle ferme sans possibilité de remise de peine pour faux témoignage et association de malfaiteurs.
Alexandre, quant à lui, avait troqué ses costumes de grand couturier pour un pull en laine terne distribué par le vestiaire pénitentiaire de la prison de la Santé. Il ne souriait plus. Son regard hagard parcourait la salle d’audience sans trouver le moindre soutien : les amis de salon s’étaient évaporés, les actionnaires le maudissaient, et la presse financière décrivait chaque jour ses crimes avec une délectation féroce. Quand le président de la cour d’assises énuméra froidement les détails de la tentative d’assassinat avec préméditation pour laquelle il encourait la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans, Alexandre tourna la tête vers moi.
Nos regards se croisèrent à travers la vitre blindée du box.
Il n’y avait plus de haine dans mon cœur. Plus de rancœur, plus de douleur, plus d’amertume. Juste un détachement souverain, absolu et définitif. Je l’avais chassé de ma vie comme on arrache une mauvaise herbe toxique pour permettre à l’arbre de porter ses fruits. Je soutins son regard sans le moindre battement de cils jusqu’à ce que, brisé par le poids de ma détermination tranquille, il baisse la tête à tout jamais pour fixer le sol ciré de la salle d’audience.
La séance fut suspendue pour la journée.
Je sortis du palais de justice par les grands escaliers de marbre blanc surplombant la Seine. Le soleil couchant baignait Paris d’une lumière dorée, flamboyante, embrasant les toits d’ardoise et les eaux scintillantes du fleuve. L’air était doux, parfumé par les tilleuls en fleur des quais.
Je m’arrêtai sur le parvis, respirant à pleins poumons cette brise printanière qui sentait l’infinie promesse de la liberté.
On avait essayé de salir mon nom. On avait essayé de me dépouiller de mon héritage. On avait essayé de m’enterrer vivante sous le béton et l’acier d’une prison sordide. Mais ceux qui avaient creusé ma tombe avaient oublié une règle fondamentale de l’existence : lorsqu’on jette une femme forte au milieu des loups, elle ne meurt pas sous leurs crocs.
Elle apprend à se battre, elle prend le commandement de la meute, et elle revient pour réclamer tout ce qui lui appartient.