Tout n’était qu’un simulacre. Une mise en scène ignoble calculée à l’euro près.

Brigitte essuya d’un revers de manche rêche le filet de sang qui coulait encore de sa lèvre fendue. Ses yeux minuscules, enfoncés sous des arcades sourcilières proéminentes, ne brillaient plus de haine brute, mais d’une curiosité presque animale. En prison, les faibles se font broyer dès les premières vingt-quatre heures, mais ceux qui rendent les coups avec la précision d’un métronome forcent un respect immédiat.

« Tu piges maintenant, la banquière ? » siffla-t-elle à voix basse, sans quitter des yeux la silhouette d’un surveillant posté sur le mirador nord. « Julien n’est qu’un gigolo ambitieux qui roule des mécaniques. C’est Alexandre qui a arrosé le régisseur de la prison. Deux cent mille balles. Une moitié pour moi si je te brisais les genoux, l’autre moitié pour l’équipe du transfert si tu t’entêtais à vouloir plaider en appel. Ils prévoient un accident sur la nationale, entre ici et la maison d’arrêt de Rennes. Une collision nette, une glissière de sécurité défoncée, deux gardiens légèrement blessés et une détenue morte sur le coup. Dossier classé. »

Ma respiration devint courte, saccadée. Chaque mot de Brigitte tombait comme un bloc de plomb sur ma poitrine. J’avais passé des mois à maudire Julien, à ruminer sa trahison, à me demander comment un homme qui avait dormi dans mes bras pendant trois ans avait pu déposer de faux relevés bancaires sur le bureau du juge d’instruction. En réalité, Julien n’était que le bras armé, l’exécutant vénal appâté par une promesse de promotion et une part de gâteau. Le véritable commanditaire partageait mon sang, mon nom et le souvenir des yeux de notre père défunt.

Notre père, Jean de Valois, avait bâti le groupe Valois Logistique à la sueur de son front, partant d’un entrepôt délabré à Gennevilliers pour en faire un géant européen du fret et des plateformes portuaires. Quand il était mort, terrassé par une crise cardiaque deux ans plus tôt, son testament avait jeté une bombe au milieu de la table en acajou du notaire : quarante-neuf pour cent des actions pour Alexandre, quarante-neuf pour cent pour moi, et deux pour cent laissés à une fondation caritative dont j’avais la présidence. J’avais le contrôle décisionnel de l’empire. Mon père savait qu’Alexandre était un joueur impénitent, un dandy vaniteux capable de dilapider un siècle d’efforts dans des placements spéculatifs désastreux et des cercles de jeu clandestins à Macao.

« Pourquoi me dire ça maintenant ? » demandai-je en fixant Brigitte, le regard rivé au sien sans ciller. « Tu pourrais attendre le transfert et toucher ta prime sans te mouiller les mains. »

Brigitte ricana, un son rauque qui fit trembler sa gorge noueuse. « Parce que ton frangin est un sale rat. Il a versé un premier acompte de dix mille balles à mon mec dehors. Mais hier soir, mon mec s’est fait virer de son squat par deux gorilles envoyés par la boîte de sécurité d’Alexandre. Ton frère veut pas payer le solde. Il nettoie derrière lui. Il se dit qu’une fois que tu seras morte et que j’aurai pris dix piges de plus pour tentative de meurtre, personne n’écoutera une taularde comme moi. Il nous utilise toutes les deux, Sarah. Toi pour l’argent, moi comme fusible. »

Une onde d’adrénaline pure traversa mes veines. La peur, qui m’avait engourdie pendant des semaines, s’évapora instantanément pour laisser place à une lucidité glaciale. Dans le monde des affaires comme dans la cour d’une prison, la trahison n’a de pouvoir que si l’on reste dans la posture de la victime. Si Alexandre avait décidé de transformer notre héritage en champ de ruines, j’allais lui apprendre que le feu brûle dans les deux sens.

« Combien de temps avant le transfert ? » murmurai-je.

« Six jours. Mardi prochain, à l’aube. C’est l’adjudant-chef Morvan qui gère le convoi. C’est lui qui a touché la valise de billets d’Alexandre. »

Je hochai lentement la tête. Mon esprit de financière se mit à tourner à plein régime, alignant les chiffres, les personnes, les rouages administratifs et les failles humaines comme s’il s’agissait d’un audit de redressement judiciaire sous haute tension. Si Morvan était acheté, il n’était pas le seul maillon de la chaîne. Il y avait des yeux, des oreilles, et surtout des dettes partout.

« Brigitte, » dis-je en m’accroupissant légèrement, feignant de ramasser un paquet de cigarettes vide pour ne pas éveiller les soupçons des caméras. « Ton mec dehors s’appelle comment ? »

« Malik. Il traîne vers les puces de Saint-Ouen. Mais il est traqué. Il dort dans sa bagnole. »

« Alors écoute-moi très bien. Dans ma cellule, cachée dans la doublure de mon manteau d’hiver que le greffe a stocké aux vestiaires, il y a une bague. C’est un solitaire en diamant de trois carats que Julien m’avait offert, mais les papiers d’authenticité et la facture sont à mon nom de jeune fille. Elle vaut soixante-quinze mille euros sur le marché gris. Si tu m’aides à faire capoter ce transfert et à faire entrer un message à l’extérieur, la bague est pour Malik. Et ce n’est qu’un acompte. Quand je reprendrai la tête de Valois Logistique, je mettrai assez de zéros sur son compte pour qu’il s’achète une villa au soleil. »

Brigitte plissa les paupières. La méfiance luttait contre la cupidité dans ses yeux cernés de violet. Mais le calcul fut rapide. Travailler pour Alexandre, c’était l’assurance d’une balle dans le dos ou d’un isolement à perpétuité. Travailler avec moi, c’était le risque absolu, mais avec une issue dorée.

« Qu’est-ce que tu attends de moi ? » demanda-t-elle enfin.

« Un téléphone. Pas un smartphone clinquant qui se fait repérer par les brouilleurs, mais une de ces vieilles merdes à clapet que les gardiens font passer pour cinquante euros. Et une heure dans l’atelier de reliure sans le surveillant Morvan dans mes pattes. »