Les policiers ne répondirent pas. Ils s’écartèrent en deux rangs parfaits pour ouvrir un passage au centre de la pièce.

Et j’entrai.

Le silence qui s’abattit alors sur la salle fut si absolu qu’on aurait pu entendre une épingle tomber sur la moquette épaisse.

Je portais un tailleur-pantalon noir sur mesure, d’une coupe impeccable et tranchante comme un scalpel, que j’avais récupéré dans mon appartement d’Auteuil deux heures plus tôt. Mes cheveux noirs étaient lissés en une queue-de-cheval stricte, mon visage n’affichait aucun fard à l’exception d’un rouge à lèvres pourpre profond qui contrastait violemment avec mon teint encore marqué par les mois de détention. Mais mon regard… mon regard était celui d’une femme ressuscitée d’entre les morts, chargée de l’autorité suprême de la justice et du sang versé.

À mes côtés marchaient Maître Antoine Vaneck, tenant une mallette de cuir noir, et Marc Delorme, le visage grave mais les yeux brillants d’une fierté sans borne.

Alexandre s’agrippa au dossier de son siège, ses genoux semblant soudain incapables de soutenir son poids. Ses yeux s’écarquillèrent d’une terreur indicible, comme s’il voyait un fantôme surgir des enfers.

« Sa… Sarah ? » balbutia-t-il, les lèvres tremblantes, incapable d’aligner deux syllabes cohérentes. « C’est… ce n’est pas possible… Tu devrais… »

« Je devrais être écrasée au fond d’un ravin près de Rambouillet, n’est-ce pas, mon cher frère ? » dis-je d’une voix calme, posée, presque mélodieuse, mais qui claqua dans la salle comme un coup de fouet.

Je m’avançai d’un pas lent, mes talons aiguilles résonnant avec une régularité de métronome sur le sol immaculé. Chaque pas que je faisais semblait enfoncer un peu plus Alexandre dans le néant.

« Tu pensais vraiment que deux cent mille euros suffiraient à acheter ma vie ? » continuai-je en arrivant au bout de la table, posant mes deux mains gantées de cuir fin sur le dossier du siège présidentiel qu’il avait usurpé. « Tu as toujours été un piètre gestionnaire, Alexandre. Même pour payer des assassins, tu as réussi à faire des impayés et à sous-estimer la loyauté de ceux que tu méprisais. »

« C’est un mensonge ! » hurla-t-il soudain, se tournant vers les administrateurs terrifiés, crachant presque de rage. « Ne l’écoutez pas ! Cette femme est une criminelle condamnée en fuite ! Gardes, expulsez-la ! C’est une fugitive ! »

« Silence ! » tonna le procureur de la République qui venait d’entrer à la suite de Maître Vaneck, brandissant un mandat d’arrêt grand format revêtu du sceau rouge de la République. « Alexandre de Valois, en vertu du mandat délivré ce matin à six heures par le juge d’instruction près le tribunal judiciaire de Paris, je vous déclare en état d’arrestation pour escroquerie au jugement en bande organisée, faux et usage de faux en écritures de commerce, abus de biens sociaux aggravé, corruption active d’agents pénitentiaires, et tentative d’assassinat avec préméditation sur la personne de votre sœur, Sarah de Valois. »

Un murmure d’horreur parcourut les membres du conseil d’administration. Un des banquiers les plus influents se leva d’un bond, reculant avec dégoût loin d’Alexandre comme s’il venait de réaliser qu’il avait serré la main d’un monstre.

« Ce sont des élucubrations sans preuves ! » s’époumona Alexandre, alors que deux colosses de la brigade criminelle s’approchaient de lui par derrière. « Vous n’avez rien ! Rien d’autre que les délires paranoïaques d’une taularde ! »

Marc Delorme posa alors calmement son ordinateur portable sur la grande table en marbre, brancha le câble HDMI au système de projection mural de la salle de conférence, et pressa une touche.

Sur l’écran géant haute définition apparurent instantanément les lignes de code cryptographiques du serveur secret de Gennevilliers : les adresses IP, les signatures horaires précises, et surtout, les captures vidéo des caméras thermiques du bureau présidentiel montrant Alexandre, penché sur mon terminal informatique dans la nuit du 14 novembre 2025, tapant lui-même les ordres de virement vers les banques off-shore des Caraïbes.

Puis, le son emplit la pièce. Un enregistrement téléphonique d’une netteté cristalline, capté par les services secrets financiers helvétiques lors de la mise sous écoute des comptes suisses :

« Débarrassez-vous d’elle avant mardi midi, » disait la voix distincte, tranchante et reconnaissable entre mille d’Alexandre. « Que ce soit net. Pas d’autopsie compliquée. Un choc frontal à quatre-vingts à l’heure règlera l’affaire. Dès que le certificat de décès de Sarah est signé par le légiste de garde, je transfère les quarante-neuf pour cent des actions sur le compte de séquestre à Genève. »

La salle était pétrifiée. Plus personne ne respirait.

Alexandre s’effondra littéralement sur sa chaise, son visage décomposé perdant toute arrogance, toute humanité. Il n’était plus le prince héritier de la finance parisienne ; il n’était plus qu’un meurtrier démasqué, pris au piège de sa propre cupidité minable.

Les deux policiers l’agrippèrent par les bras, le soulevant sans ménagement. Dans un mouvement sec, ils rabattirent ses bras derrière son dos et firent claquer les menottes en acier trempé autour de ses poignets fins. Le bruit métallique fut exactement le même que celui que j’avais entendu chaque matin pendant un an dans ma cellule du bâtiment B.

« Sarah… » murmura-t-il, les yeux brouillés de larmes lâches, tentant de croiser mon regard alors qu’on le traînait vers la sortie. « Sarah, je t’en supplie… C’est notre famille… Notre père ne voudrait pas ça… Pense à notre père… »

Je m’approchai de lui à quelques centimètres. Je plongeai mes yeux dans les siens, ces mêmes yeux verts que j’avais tant aimés autrefois, où je ne voyais plus désormais qu’un vide glacial et pitoyable.

« Notre père t’avait vu venir, Alexandre, » lui murmurai-je d’une voix si basse et tranchante qu’elle ne fut entendue que de lui seul. « C’est pour cela qu’il m’a donné le contrôle du groupe. Il savait que le jour où tu toucherais au pouvoir, tu vendrais jusqu’à son cadavre pour un tas d’or. Tu as voulu m’apprendre la loi de la jungle derrière les barreaux ? Aujourd’hui, c’est moi qui te renvoie à l’école. Et crois-moi, dans la prison où tu vas croupir pour les vingt prochaines années, personne ne viendra balayer devant ta porte. »