« Marc, tu vas faire exactement ce que je te dis. Tu vas aller à Gennevilliers ce soir. Tu vas extraire les logs complets de la nuit du 14 novembre 2025, entre minuit et quatre heures du matin. Tu vas isoler l’adresse MAC du terminal qui a ordonné le virement vers les Caïmans et récupérer les captures vidéo des serveurs de badge de la tour de La Défense. Je sais que tu as gardé une copie miroir de la sécurité locale. »
« Et qu’est-ce que j’en fais, Sarah ? Si je vais voir la police avec ça, ils vont m’accuser de complicité ou Alexandre fera disparaître les preuves avant même que le procureur n’ouvre le dossier. Le commissaire divisionnaire en charge de ton affaire mangeait à sa table la semaine dernière. »
« Tu ne vas pas voir la police ordinaire. Tu vas contacter Maître Antoine Vaneck. »
Marc marqua un temps d’arrêt. « Vaneck ? L’ancien bâtonnier ? Le pénaliste des causes perdues ? Il refuse toutes les affaires commerciales depuis des années. »
« Dis-lui simplement que la fille de Jean de Valois lui demande de rembourser sa dette d’honneur. Il comprendra. Mon père lui a sauvé la vie et la carrière il y a trente ans en le sortant d’un chantage financier mafieux. Donne-lui les fichiers. Et dis-lui que mardi matin à six heures, il doit se trouver devant les grilles de la maison d’arrêt avec le juge d’instruction de permanence et l’Inspection Générale de la Justice. Pas après six heures trente. À six heures quarante, je serai dans le fourgon. Et une fois sur la route, je serai morte. »
« Sarah… Sois prudente. Je t’en supplie. »
« Va, Marc. Maintenant. »
J’écrasai la touche rouge. Avec une lame de rasoir soigneusement dissimulée dans mon sabot, je détruisis la carte prépayée, sectionnai la batterie du téléphone et jetai les composants dans les conduits d’évacuation séparés de l’atelier de reliure. Les traces étaient effacées. Mais le compte à rebours était désormais enclenché.
Les quatre jours suivants furent une torture psychologique insoutenable. Dans l’enceinte de la prison, le moindre regard appuyé d’un gardien me semblait être le signal de l’exécution. Morvan, l’adjudant-chef corrompu, passait régulièrement devant ma cellule lors des rondes nocturnes. C’était un homme massif, la cinquantaine grisonnante, le regard terne et les lèvres serrées de ceux qui ont vendu leur conscience il y a bien longtemps pour combler des découverts bancaires. Chaque fois que son trousseau de clés cliquetait contre les barreaux, mon estomac se nouait en un spasme douloureux.
Brigitte, de son côté, jouait son rôle à la perfection. Elle m’évitait ostensiblement dans les couloirs, feignant une rancune tenace pour ne pas attirer l’attention des indics d’Alexandre. Mais lors de la promenade du dimanche, elle parvint à me croiser près de la grille du réfectoire.
« Morvan a changé l’équipe d’escorte, » murmura-t-elle sans me regarder, les yeux fixés sur un groupe de détenues qui s’entraînaient au fond de la cour. « Il a pris deux jeunes contractuels du bâtiment C qui n’ont jamais fait de convoi longue distance. Des gosses inexpérimentés qui paniqueront au premier coup de frein. Si l’accident a lieu, ils ne comprendront rien à ce qui leur arrive. »
« Où est le piège prévu ? » demandai-je d’un souffle.
« À la sortie de la forêt de Rambouillet, sur la N10. Il y a une portion sans réseau cellulaire et sans caméras de trafic. C’est là qu’un camion benne doit percuter l’arrière du fourgon pour l’envoyer dans le ravin. »
Une sueur froide coula le long de ma colonne vertébrale. Alexandre n’avait rien laissé au hasard. Une mort violente, maquillée en tragique incident de la circulation causé par un chauffeur routier endormi ou ivre qui prendrait la fuite à travers bois. C’était propre, efficace, et cela lui laissait les mains immaculées pour venir pleurer sur mon cercueil devant les caméras des chaînes d’information en continu.
Lundi soir. La veille du grand saut.
À vingt heures, le verrou de ma porte claqua lourdement. Deux gardiennes que je ne connaissais pas entrèrent, l’air sombre. « Valois. Préparez vos affaires. Vos cartons partent ce soir pour le greffe. Transfert prévu demain matin à la première heure. Vous dormez en tenue de transfert cette nuit. »
On me retira mes maigres effets personnels : les trois livres de poche que j’avais lus dix fois, mes crayons à papier sans mine métallique, et le modeste carnet sur lequel je consignais mes pensées pour ne pas sombrer dans la folie. On me laissa seule dans une cellule vidée, glaciale, avec pour seule compagnie un pantalon en toile sombre et une veste polaire sans fermeture éclair.
Je m’assis par terre, le dos calé contre le mur en béton armé. Je fermai les yeux et visualisai le visage de mon père. Je me rappelai ses paroles lorsqu’il m’avait nommée directrice financière : « Sarah, les affaires ne sont pas une question d’argent. L’argent n’est qu’un carburant. C’est une question de volonté et de courage moral. Si tu baisses les yeux une seule fois devant un prédateur, il saura où mordre pour t’achever. Reste debout, quoi qu’il t’en coûte. »
Je ne baisserais pas les yeux. Ni devant Morvan, ni devant Julien, ni devant Alexandre.
Mardi, cinq heures du matin.
Le vacarme des verrous métalliques déchira le silence de plomb du couloir. La lumière crue des néons s’alluma d’un coup sec, me brûlant les rétines. Morvan était là, flanqué de deux matons silencieux aux mines patibulaires.
« Debout, Valois. C’est l’heure du voyage. »
Je me levai lentement, sans un mot, sans trahir la moindre émotion. Mes muscles étaient détendus, prêts à bondir à la première alerte. On me passa les menottes aux poignets, reliées par une lourde chaîne ventrale qui entravait mes mouvements sans m’empêcher totalement de marcher.
Nous descendîmes les longs couloirs souterrains reliant les quartiers de détention au sas de transfert sécurisé. L’odeur d’essence et de gaz d’échappement froid nous accueillit dans la cour intérieure des véhicules. Un fourgon blindé bleu sombre attendait, moteur éteint, portes arrière ouvertes comme la gueule béante d’un monstre prêt à m’avaler.