« Mais ce n’est pas tout, Sarah, » reprit Maître Vaneck en baissant le ton, son regard se faisant soudain plus perçant. « Alexandre ne sait pas encore que le convoi a été intercepté. Il croit que vous êtes en route pour Rennes, et que l’adjudant Morvan va finaliser son contrat dans une heure. En ce moment même, il a convoqué un conseil d’administration extraordinaire au sommet de la tour Valois à La Défense pour forcer le vote de cession d’urgence des chantiers de Rotterdam et faire entériner la confiscation de vos parts sociales sous prétexte de votre détention prolongée. »

Je sentis un frisson électrique traverser chacun de mes muscles. Mon cœur, qui s’était apaisé quelques secondes, se remit à battre au rythme d’une fureur vengeresse.

« Quelle heure est-il, Maître ? » demandai-je.

« Six heures et quart. Le conseil commence à huit heures précises. »

J’arrachai la couverture de survie qui couvrait mes épaules. Je regardai mes mains calleuses, marquées par les corvées de la cour, par la bagarre contre Brigitte, par les nuits passées à gratter le plâtre des murs de ma cellule. Je n’étais plus la jeune cadre supérieure naïve et réservée qui croyait que la droiture morale suffisait à se protéger des prédateurs. La prison m’avait forgée dans le fer et le feu. Elle m’avait dépouillée de mes illusions pour ne me laisser que ma détermination brute.

« Emmenez-moi chez moi, Maître, » dis-je d’une voix qui fit taire le murmure des gardes autour de nous. « J’ai besoin d’une douche, d’un costume sur mesure, et d’une voiture rapide. Mon frère a convoqué une réunion de famille. Il serait impoli de ma part d’arriver en retard. »

À sept heures cinquante, la pluie s’était arrêtée sur Paris, laissant place à un ciel d’ardoise limpide qui reflétait la silhouette d’acier et de verre des gratte-ciel de La Défense.

Au trentième étage de la tour Valois, la salle du conseil d’administration baignait dans une atmosphère feutrée et glaciale. Autour de la gigantesque table en marbre noir d’Italie, les membres du conseil — de vieux associés historiques de mon père, des représentants de banques d’affaires et des actionnaires minoritaires — s’agitaient nerveusement, feuilletant les dossiers de restructuration déposés devant leurs sièges de cuir fauve.

En bout de table, trônait Alexandre.

Il portait un costume trois pièces bleu marine d’une coupe impeccable, taillé par les meilleurs tailleurs de Savile Row. Sa chevelure blonde ondulée était parfaitement coiffée en arrière, son visage rasé de près affichait ce sourire conquérant, plein d’assurance condescendante, qui avait toujours séduit les investisseurs et les journalistes économiques. Pourtant, pour qui savait observer, de légères cernes violacées sous ses yeux et le tremblement imperceptible de ses doigts ajustant sa montre de maître trahissaient une tension extrême.

« Messieurs, » commença Alexandre en se levant, posant ses paumes bien à plat sur la table brillante pour asseoir son autorité. « Nous sommes réunis aujourd’hui pour une décision douloureuse mais vitale pour la survie de notre groupe. Comme vous le savez tous, ma sœur Sarah, malgré les sentiments fraternels profonds que je lui porte, a causé un préjudice moral et financier incommensurable à notre enseigne par ses malversations avérées. »

Un murmure d’approbation résignée parcourut la pièce. Les vieux administrateurs baissaient la tête, gênés d’avoir à dépouiller la fille de leur défunt mentor, mais effrayés à l’idée de perdre leurs dividendes face à la chute des cours de bourse.

« Les statuts créés par notre regretté père sont formels, » poursuivit mon frère d’une voix doucereuse, teintée d’une fausse mélancolie impeccablement jouée. « En cas de vacance prolongée de la direction générale pour incapacité pénale ou d’empêchement majeur, la totalité des droits de vote de la fondation et des parts de la branche cadette est immédiatement transférée au président-directeur général en exercice. Je vous demande donc d’entériner par un vote unanime la révocation définitive de Sarah de Valois de tous ses mandats exécutifs et le transfert de ses actifs au holding central que je préside. C’est l’unique condition imposée par nos créanciers suisses pour refinancer la dette du groupe d’ici midi. »

Il jeta un coup d’œil discret à sa montre. Sept heures cinquante-cinq. À cette heure-ci, selon ses calculs macabres, le fourgon pénitentiaire de Morvan devait être en train de négocier la courbe dangereuse de la N10 près de Rambouillet. Dans quelques minutes, son téléphone vibrerait pour lui annoncer la tragique disparition de sa sœur bien-aimée dans un accident sans survivant.

« Procédons donc au vote, » ordonna-t-il avec une autorité sans réplique, levant déjà sa propre main. « Qui est pour ? »

Trois banquiers levèrent lentement la main, hésitants mais résignés à préserver leurs investissements. Les autres regardaient leurs stylos avec malaise.

Soudain, un bruit sourd résonna depuis le couloir d’accès présidentiel.

Ce n’était pas le pas mesuré des hôtesses d’accueil ou des juristes d’entreprise. C’était le claquement métallique et sec de plusieurs bottes de sécurité marchant au pas de charge sur le parquet ciré, accompagné par les cris étouffés du chef de la sécurité privée d’Alexandre : « Monsieur, vous ne pouvez pas entrer ! C’est une réunion privée ! Je vous somme de faire demi-tour ! »

Avant qu’Alexandre n’ait pu esquisser le moindre mouvement vers l’interphone, les deux battants en chêne massif de la salle du conseil volèrent en éclats sous l’assaut d’un bélier de perquisition.

Une vague de policiers d’élite de la Brigade de Répression du Banditisme, gilets pare-balles noirs et armes au poing, envahit instantanément la pièce, sécurisant les issues et ordonnant à chacun de ne plus faire le moindre geste. Les membres du conseil d’administration poussèrent des cris d’effroi, se recroquevillant sur leurs fauteuils, les mains en l’air.

Alexandre recula vivement, renversant son verre d’eau de cristal qui se brisa en mille morceaux sur le marbre. Son teint devint couleur de craie.

« Qu’est-ce que cela signifie ?! » hurla-t-il, la voix déraillant dans les aigus sous le coup d’une panique viscérale. « Savez-vous qui je suis ? Appelez immédiatement le préfet de police ! Sortez d’ici ! »