« C’est faisable, » grogna Brigitte en se relevant péniblement, feignant de boiter pour donner le change aux rondiers. « Mais si tu me baises, Sarah, je te jure que je t’égorge moi-même avec une cuillère taillée, peu importe ce que ton frère me promet. »
« Si je voulais te trahir, Brigitte, je t’aurais laissé le manche de mon balai dans la carotide tout à l’heure. On est dans la même cellule métaphorique. Soit on défonce la porte ensemble, soit on crève toutes les deux. »
La nuit qui suivit fut la plus longue de ma vie. Enfermé dans ma cellule de neuf mètres carrés au mitard improvisé du bâtiment B, le froid suintait des murs lépreux. L’odeur d’urine, de javellisant bon marché et d’angoisse stagnait dans l’air épais. Je ne dormis pas une seule seconde. Assise sur le matelas de mousse recouvert d’une toile de bâche rigide, je recomposais mentalement l’organigramme de notre holding.
Lorsque j’avais été arrêtée par la brigade financière, les inspecteurs m’avaient brandi des états de rapprochement bancaire falsifiés montrant des virements de quatorze millions d’euros vers des comptes off-shore aux îles Caïmans, tous signés avec mon certificat électronique professionnel. À l’époque, j’étais incapable d’expliquer comment ma signature avait pu être apposée à trois heures du matin depuis un terminal situé au siège de La Défense alors que je dormais chez moi. Julien avait prétendu sous serment que j’avais pris mon ordinateur portable ce week-end-là. Mais aujourd’hui, le voile se déchirait : Julien possédait le double de mes accès de sécurité, qu’il m’avait un jour subtilisés sous prétexte d’installer une mise à jour du protocole VPN de l’entreprise.
Mais ce qu’Alexandre avait oublié dans son arrogance mégalomane, c’est que j’étais une archiviste obsessionnelle. Avant d’être promue directrice financière, j’avais passé six ans à concevoir l’architecture de notre réseau interne avec notre directeur technique, Marc Delorme. Marc était un vieux camarade de mon père, un génie taciturne des systèmes d’information, intègre jusqu’à la rigidité. Et Marc avait configuré, à ma demande secrète lors de la fusion d’actifs en 2024, un serveur miroir totalement déconnecté du cloud principal, un enregistreur fantôme hébergé sur un serveur physique autonome planqué dans les combles d’un hangar de transit au port autonome de Gennevilliers. Ce serveur enregistrait chaque frappe de clavier, chaque adresse IP réelle et chaque transfert de paquets de données de la direction générale.
Si ce serveur n’avait pas été détruit par Alexandre, il contenait la preuve irréfutable que la signature numérique avait été émise depuis le bureau présidentiel du trentième étage — le bureau personnel de mon frère.
Le lendemain, lors de l’ouverture des portes à sept heures, une matonne revêche poussa un chariot de distribution de pain rassis. En me tendant ma gamelle en plastique, un petit paquet enveloppé dans du ruban adhésif noir tomba discrètement au fond de ma poche de pantalon. Brigitte avait tenu parole.
Dans les toilettes collectives de l’atelier de cartonnage, à l’abri du champ de vision de la caméra grâce à l’angle mort créé par une armoire métallique rouillée, je déballai l’objet. Un vieux téléphone noir, rayé, doté d’une carte prépayée dont le solde ne devait pas dépasser quelques minutes d’appel.
Mes doigts tremblaient légèrement tandis que je composais le numéro de mémoire. Un numéro que je n’avais pas composé depuis ma mise sous mandat de dépôt : la ligne directe et privée de Marc Delorme.
Quatre tonalités interminables. Le bruit de fond de la prison — les bruits de clés, les claquements de portes blindées, les cris hystériques d’une détenue en crise de sevrage deux étages plus bas — semblait monter d’un cran à chaque seconde.
« Allô ? » fit une voix méfiante, vieillie, marquée par la fatigue.
« Marc. Ne raccroche pas. C’est Sarah. »
Un silence de mort s’abattit à l’autre bout du fil. J’entendis le froissement de papiers, puis le claquement sec d’une porte de bureau que l’on verrouille à double tour.
« Sarah ? Mon Dieu… D’où appelles-tu ? Ils surveillent mes lignes, Sarah. Alexandre a mis la boîte sous coupe réglée. Deux semaines après ton incarcération, il a fait auditer tous les départements par une boîte de mercenaires privés. Ils ont viré la moitié de l’ancienne garde de ton père. »
« Marc, écoute-moi très attentivement. Tu as deux minutes avant que la ligne ne coupe ou qu’on ne me repère. Le serveur “Projet Cerbère” à Gennevilliers. Est-ce qu’il tourne toujours ? »
Un soupir tremblant s’éleva du combiné. « Oui. Ils ne savent même pas qu’il existe. Il est branché sur le générateur de secours du terminal pétrolier désaffecté. Mais Sarah, les flics ont bouclé ton dossier. Ton procès en appel est fixé dans six mois, et Julien a fourni de nouveaux témoignages… »
« Il n’y aura pas de procès en appel, Marc, » le coupai-je d’une voix que je ne me connaissais pas, une voix taillée dans la glace la plus pure. « Ils vont me liquider mardi prochain pendant mon transfert vers Rennes. L’adjudant-chef Morvan est payé pour organiser un accident de la route mortel. C’est Alexandre qui finance l’opération. »
Marc laissa échapper un juron étouffé, lui qui ne jurait jamais. « C’est impossible… Ton propre frère… »
« Il est endetté jusqu’au cou, n’est-ce pas ? Dis-moi la vérité, Marc. »
« Ses comptes à Monaco sont à sec, » avoua Marc, la voix brisée par l’épuisement. « Il a contracté des dettes massives auprès d’un syndicat financier clandestin en Suisse pour financer le rachat des chantiers navals de Rotterdam. S’il ne présente pas la garantie de la totalité des parts de Valois Logistique avant la fin du mois, ces gens-là vont le dépouiller vivant. C’est pour ça qu’il a besoin de ta signature ou… de ton certificat de décès. En cas de décès sans héritier direct, toutes tes parts reviennent automatiquement à Alexandre en vertu du pacte d’actionnaires familial. »
L’équation était désormais complète. Tous les fragments du puzzle s’emboîtaient avec une effroyable clarté géométrique.