Il était cinq heures quarante-cinq. Le ciel était d’une noirceur totale, balayé par une pluie fine et glaciale qui collait les mèches de cheveux à mon front.
Pas de Maître Vaneck. Pas de magistrats. Pas de sirènes de l’Inspection Générale. Rien que le silence sinistre de la prison endormie et le cliquetis de mes chaînes sur le bitume mouillé.
Un doute atroce me transperça la poitrine. Marc avait-il été intercepté ? Vaneck avait-il refusé de s’impliquer ? Étais-je en train de marcher en aveugle vers mon propre peloton d’exécution ?
« Monte là-dedans, » ordonna Morvan d’un ton sec en me poussant brutalement par l’épaule vers l’habitacle arrière métallique du fourgon.
Je posai le pied sur le marchepied en fer forgé. Mon cœur cognait avec une violence inouïe. Si je montais dans ce fourgon et que les portes se verrouillaient, c’était la fin. Je n’aurais aucune chance contre trois hommes armés à l’intérieur d’un blindé roulant à quatre-vingts kilomètres à l’heure.
Je pris une profonde inspiration, m’apprêtant à me retourner et à porter un coup de genou dévastateur dans l’entrejambe de Morvan pour déclencher l’alarme générale du sas de sécurité — quitte à me faire abattre sur place par les tireurs d’élite des miradors. Au moins, ma mort aurait lieu sous les caméras de l’État, pas dans un fossé anonyme de la forêt de Rambouillet.
Mais alors que mes muscles se bandaient pour l’attaque, une détonation sourde retentit à l’entrée principale de la cour de transfert.
Le portail coulissant en fer forgé, qui ne s’ouvrait d’ordinaire que sur autorisation spéciale de la direction pénitentiaire, venait de se bloquer en position semi-ouverte sous l’impact d’une grande berline noire immatriculée au ministère de la Justice, suivie immédiatement par trois estafettes de la Gendarmerie nationale aux gyrophares hurlants, bleuissant la pluie battante.
Morvan sursauta, portant instinctivement la main à son arme de service rangée sous son blouson réglementaire. « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! » hurla-t-il à la radio de garde. « Qui a ouvert la herse d’accès ? Fermez les portes immédiatement ! »
Mais il était trop tard.
De la berline noire surgit une silhouette longiligne, enveloppée dans un trench-coat sombre et tenant un parapluie noir d’une main ferme : Maître Antoine Vaneck. Derrière lui, deux officiers supérieurs de la brigade de répression du banditisme et une magistrate en robe de fonction s’engouffrèrent dans la cour à pas rapides, brandissant des insignes tricolores et des dossiers sous scellés.
« Adjudant-chef Morvan ! » tonna la voix d’airain de l’avocat, résonnant sous la voûte en béton de la cour intérieure. « Arrêtez immédiatement toute opération ! Par ordre de la chambre de l’instruction près la cour d’appel de Paris et sur réquisitoire supplétif du procureur national financier, le transfert de Sarah de Valois est suspendu sans délai ! »
Morvan devint livide. Sa mâchoire se décrocha sous l’effet de la stupeur. « Maître… vous n’avez aucune autorité dans l’enceinte de cet établissement sans l’accord préalable du chef d’établissement… »
« Le directeur de votre établissement est actuellement entendu dans son bureau par la police judiciaire, adjudant-chef, » intervint la juge d’instruction, une femme quadragénaire au regard d’acier qui s’avança directement vers nous, escortée par quatre gendarmes armés de fusils d’assaut. « Et vous-même êtes placé en garde à vue pour corruption passive en bande organisée et complicité de tentative d’assassinat. Déposez votre arme sur le capot du véhicule. Lentement. »
Morvan jeta un regard désespéré vers les issue de secours, mais les gendarmes l’encerclaient déjà, leurs canons pointés sans équivoque vers son torse. Ses mains tremblèrent lorsqu’il détacha son ceinturon pour le laisser choir lourdement sur le macadam détrempé. Deux gendarmes lui passèrent les menottes dans le dos d’un geste sec et professionnel.
Maître Vaneck s’avança vers moi. Ses cheveux gris étaient trempés par les rafales de pluie, mais son visage portait l’expression sereine et implacable des grands fauves du barreau lorsqu’ils viennent d’abattre leur proie.
« Sarah, » dit-il simplement, tendant la main pour m’aider à descendre du marchepied du fourgon. « Votre père m’a tiré d’un piège mortel il y a trente ans. Je n’avais pas l’intention de laisser ses enfants se détruire sans agir. Vous êtes en sécurité. »
Les larmes, que j’avais retenues avec tant de rage pendant des mois d’enfer, coulèrent enfin librement sur mes joues, se mêlant à l’eau de pluie. Un gendarme s’approcha avec les clés pour libérer mes poignets. La chaîne tomba au sol dans un cliquetis libérateur. Je massai mes poignets rougis par le métal froid, respirant l’air libre pour la première fois depuis une éternité.
« Marc a réussi ? » parvins-je à murmurer d’une voix rauque.
« Marc a fait un travail d’orfèvre, » répondit Vaneck avec un léger sourire triomphant. « Non seulement nous avons récupéré l’intégralité des fichiers de journalisation démontrant qu’Alexandre a falsifié les transferts de fonds depuis son propre ordinateur portable, mais nous avons également mis la main sur les enregistrements téléphoniques cryptés qu’il échangeait avec Julien depuis six mois. Julien a été arrêté il y a deux heures à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle alors qu’il s’apprêtait à embarquer pour Dubaï avec une fausse identité et deux millions d’euros en devises non déclarées. Dès qu’on lui a lu les chefs d’inculpation, il s’est effondré comme un château de cartes. Il a signé des aveux complets incriminant formellement votre frère comme l’unique architecte du complot. »
La magistrate s’approcha, me tendant une couverture de survie dorée qu’elle posa sur mes épaules tremblantes. « Mademoiselle de Valois, la cour d’appel a ordonné votre mise en liberté immédiate sous contrôle judiciaire allégé, le temps que le jugement annulant votre condamnation en première instance soit officiellement prononcé cet après-midi même. Vous êtes libre. »
Libre. Le mot résonna dans mon crâne avec la force d’un coup de tonnerre.