Je sentis le poids réconfortant du Combat Magnum dans ma paume, le canon pointé vers le bas le long de ma cuisse. La présence de la mort ne m’effrayait plus. L’odeur du sang de Marcus, qui m’avait hanté chaque nuit pendant trente ans, ne sentait plus la pourriture de ma lâcheté ; elle sentait l’acier neuf et la poudre vive.

— Parce que pendant trente ans, Raymond, j’ai cru que le pire dans cette histoire, c’était que Marcus soit mort, répondis-je d’une voix d’un calme souverain, qui résonna dans la pièce close sans le moindre tremblement. Mais ce soir, en voyant ta gueule de pourri et tes hommes de main terroriser cette femme, j’ai enfin compris.

— Compris quoi, vieux fou ? ricana Miller depuis l’arrière-plan.

— Que le pire n’était pas que Marcus soit mort, continuai-je sans quitter Ross des yeux. Le pire, c’était que des ordures comme vous soient encore en vie pour croire qu’elles possèdent le monde. Marcus n’est pas mort pour rien, Ross. Il est mort pour que je sois exactement ici, ce soir, à cette seconde précise.

Ross plissa les yeux, percevant une anomalie dans mon attitude. Ce n’était pas le discours d’un homme qui supplie ou qui négocie. C’était l’attitude d’un homme qui a déjà déclenché le mécanisme de sonnerie.

— Tue-les, ordonna sèchement Ross à ses hommes sans faire un geste lui-même. Miller, prends le sac. Brûlez tout le reste.

Au moment précis où les deux tireurs d’élite équipés de MP5 commençaient à presser leurs détentes, je ne tentai pas de lever mon arme vers Ross. J’avais calculé l’angle des fractions de seconde dès le moment où j’avais ouvert le coffre.

Directement au-dessus de la porte où se tenaient Ross et ses séides courait la conduite principale d’alimentation en vapeur sous pression de l’ancien laminoir — un tuyau d’acier riveté de huit pouces sous une charge de douze bars, dont la vanne de purge d’urgence était située juste au-dessus du linteau de béton.

Mon premier tir de .357 ne visa pas un homme. Il visa le volant de commande en laiton corrodé de la vanne de surpression.

La balle semi-blindée de gros calibre pulvérisa la tige filetée en bronze affaiblie par les ans.

Ce qui suivit ne fut pas un coup de feu, mais une apocalypse mécanique.

Un jet colossal de vapeur surchauffée à plus de deux cent cinquante degrés jaillit de la conduite éventrée avec un hurlement assourdissant, pulvérisant l’air dans un nuage blanc opaque et brûlant. L’onde de choc thermique et la pression monstrueuse frappèrent Ross et ses hommes de plein fouet.

Miller hurla de douleur lorsque le nuage brûlant lui arracha la peau du visage et des mains, lâchant son arme pour porter ses paumes à ses yeux calcinés. Les deux gardes armés de pistolets-mitrailleurs furent balayés en arrière dans le couloir, aveuglés et suffoquant sous la condensation bouillante qui saturait l’atmosphère instantanément.

— À terre ! hurlai-je à Sarah en me jetant sur elle pour la plaquer derrière la masse de deux tonnes du coffre-fort ouvert.

Des tirs désordonnés crépitèrent à travers la vapeur. Les balles de 9 mm ricochaient sauvagement sur les parois métalliques du coffre et s’enfonçaient dans les classeurs d’archives dans un fracas d’éclats de papier.

Au milieu du brouillard suffocant, une silhouette titubait vers l’intérieur de la pièce : Ross.

Son pardessus en cachemire fumait, son visage était rougi par la vapeur, mais la haine pure qui déformait ses traits lui donnait l’énergie d’un démon blessé. Son Sig Sauer cherchait une cible à travers le voile blanc.

— Bradley ! éructait-il d’une voix rendue rauque par les poumons brûlés. Bradley ! Je vais t’écorcher vivant !

Je me redressai lentement de derrière le coffre-fort.

Mes oreilles ne sifflaient plus. Le bruit de la vapeur furieuse s’était mué en un rythme familier : l’échappement d’une ancre à chevilles d’un vieux régulateur de gare. Le temps ne s’écoulait plus de manière linéaire ; il s’était cristallisé en un point unique.

— Ross, dis-je simplement.

Il pivota vers ma voix, levant son arme.

Mon second tir de .357 le frappa exactement là où Marcus Hayes avait reçu sa première balle trente ans plus tôt : à la base de l’épaule droite, brisant la clavicule et pulvérisant l’articulation de l’omoplate. Le pistolet automatique lui échappa des mains et tomba lourdement sur le ciment détrempé.

Ross recula de deux pas sous l’impact, heurtant le chambranle de la porte, le souffle coupé, le bras pendant comme une branche morte. Ses yeux s’écarquillèrent d’une incompréhension absolue tandis qu’il glissait lentement le long du mur pour s’asseoir dans la boue et l’eau condensée.

Dans le couloir, les gémissements de Miller et le bruit de fuite des deux hommes de main survivants indiquaient que le combat était terminé. Personne ne reste pour mourir pour un patron dont le sang coule sur le sol d’un hangar désaffecté.

Je m’avançai à pas lents, le revolver toujours levé, fumant au bout de mon bras droit tendu.

Sarah se releva derrière moi, toussant sous la fumée résiduelle, le sac de preuves intact serré contre son torse.

Ross levait son visage barbouillé de suie et de sang vers moi. Sa respiration était un râle humide, mais son regard restait chargé d’un mépris féroce, venimeux.

— Achève-moi, Bradley… souffla-t-il avec un crachat sanglant. Achève-moi, espèce de lâche… Tu n’as pas les couilles de me laisser témoigner… Tu n’as jamais eu les couilles d’aller jusqu’au bout…

Mon doigt caressa la détente du Combat Magnum. Il restait deux balles dans le barillet. Deux cartouches lourdes. Une fraction de seconde, une simple pression de trois livres sur l’acier poli, et la pourriture qui avait détruit ma vie, celle de Marcus et celle de tant d’autres disparaîtrait de la surface de la terre. Ce serait si simple. Si propre. Une justice sauvage, expéditive, comme celle qu’il avait lui-même orchestrée dans cette ruelle de Germantown Avenue.