— David… murmura Sarah derrière moi. Sa voix était douce, mais d’une fermeté d’acier. Ne fais pas ça. Si tu le tues maintenant, il devient une victime d’un règlement de comptes entre anciens flics. Les registres perdent leur valeur morale devant les caméras. C’est exactement ce qu’il veut : une balle dans la tête pour échapper au procès public et à la confiscation de ses biens.

Je fixai Ross. Sous le masque de sang et de défi, je vis la terreur invisible qui commençait à poindre dans ses yeux. Il ne craignait pas la mort. Un homme comme lui s’y était préparé depuis des décennies. Ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était le banc des accusés, les caméras de CNN, la combinaison orange des criminels de droit commun à la prison fédérale de Lewisburg, la ruine financière totale, et le mépris public de ceux qui lui léchaient les bottes hier encore.

Lentement, délibérément, je relâchai la tension de mon index sur la détente.

D’un mouvement souple du poignet, je fis basculer le barillet du revolver, éjectai les deux douilles vides d’un coup de pouce sec sur l’étoile centrale, et laissai tomber l’arme vide sur le bureau en formica.

— Tu ne mérites pas une balle de Marcus, Raymond, dis-je d’une voix basse, presque compatissante pour l’épave qu’il était devenu. Tu mérites de vivre vieux, enchaîné à un lit de cellule, en sachant que c’est un horloger de banlieue et une jeune femme d’honneur qui t’ont démonté pièce par pièce.

Au loin, déchirant enfin la nuit et la pluie de Conshohocken, les premières sirènes retentirent. Ce n’étaient pas les avertisseurs étouffés de la police municipale corrompue de Miller. C’était le hululement puissant, polyphonique et indubitable des véhicules d’intervention de la Pennsylvania State Police et des agents fédéraux du FBI, alertés par les canaux d’urgence que Sarah avait pré-programmés via son téléphone de secours avant notre entrée sur le site.

Ross ferma les yeux, sa tête retombant lourdement contre le mur de briques. Une larme solitaire traça un sillon clair dans la crasse de sa joue.

Le rideau tombait.

Six mois plus tard.

Le soleil de mai inondait le cimetière militaire et civil de Laurel Hill, perché sur les hauteurs verdoyantes qui dominent la rivière Schuylkill, à Philadelphie. Les azalées étaient en pleine floraison, tapissant les collines de pourpre et de blanc éclatant. La brise de printemps portait l’odeur d’herbe coupée et le chant clair des merles d’Amérique.

Je me tenais devant une pierre tombale en granit gris clair, sobrement gravée :

MARCUS A. HAYES

1968 – 1994

Officier de police de Philadelphie

« Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. »

À mes pieds, Barnaby était paisiblement couché sur le gazon frais, la truffe posée sur mes chaussures cirées, profitant de la tiédeur des rayons matinaux.

Un bruit de talons réguliers sur l’allée de gravier me fit tourner la tête.

Sarah Rollins montait la pente à pas mesurés. Elle ne portait plus son tailleur déchiré de cette terrible nuit de novembre, mais un élégant manteau de lin beige clair. La cicatrice sur sa tempe droite s’était estompée pour ne laisser qu’une fine ligne argentée, à peine visible sous ses mèches brunes. Son visage était reposé, ses yeux débarrassés de cette tension fiévreuse qui l’habitait lors de notre première rencontre.

Elle s’arrêta à ma hauteur et posa une main affectueuse sur mon avant-bras.

— Vous venez souvent ici ? demanda-t-elle doucement en regardant la stèle.

— Tous les dimanches matin depuis six mois, répondis-je avec un faible sourire. Pendant trente ans, je n’avais jamais eu le courage de franchir cette grille. J’avais l’impression que la pierre me crierait dessus si je m’approchais.

— Et maintenant ?

— Maintenant, elle ne dit rien. Elle est juste en paix. Et curieusement, moi aussi.

Sarah sortit un journal plié de sa sacoche en cuir et me le tendit. C’était la première page du Philadelphia Inquirer de la veille.

En manchette, une photo montrait Raymond Ross, les poignets entravés par de lourdes chaînes abdominales, vêtu de la combinaison verte des détenus fédéraux, encadré par deux U.S. Marshals à la sortie du tribunal fédéral de Market Street.

Le titre ne laissait aucune place au doute :

« L’ANCIEN COMMISSAIRE ADJOINT RAYMOND ROSS CONDAMNÉ À QUARANTE ANS DE PRISON FERME POUR RACKET FÉDÉRAL, POLLUTION CRIMINELLE ET COMPLICITÉ DE MEURTRE. »

L’article précisait que Thomas Vance et l’officier Miller avaient tous deux plaidé coupable pour éviter la peine de mort, acceptant de purger des peines respectives de vingt-cinq et trente ans sans possibilité de libération conditionnelle, tout en fournissant les détails complets sur l’assassinat de Frank Coyle et celui de Marcus Hayes. Les avoirs d’Apex Remediation, estimés à plus de quatre-vingts millions de dollars, avaient été entièrement saisis par l’État pour financer la dépollution intégrale du bassin versant de Wissahickon Creek.

— Vous avez fait un travail remarquable, Sarah, dis-je en lui rendant le quotidien. Marcus aurait été fier de voir une magistrate comme vous porter l’accusation.

— Je n’ai fait que mon métier, David, répondit-elle avec une modestie sincère. Mais l’enquête préliminaire sur la mort de Marcus a été officiellement réouverte par le bureau des Affaires internes de la ville. Hier après-midi, le commissaire central a signé l’ordonnance de réhabilitation à titre posthume. Marcus Hayes recevra la Médaille d’honneur du service de police lors d’une cérémonie officielle le mois prochain à l’Hôtel de Ville. Sa mère, qui vit toujours à West Philly, m’a demandé de vous transmettre ceci.

Elle glissa sa main dans sa poche et en sortit une petite boîte en velours bleu nuit.

Je l’ouvris d’une main tremblante. À l’intérieur reposait un ancien insigne de police en laiton doré, usé sur les bords, portant le matricule 5219 — l’insigne officiel que Marcus portait la nuit de sa mort, nettoyé de toute souillure, brillant sous la lumière printanière comme un soleil miniature.

Une gorge nouée m’empêcha de parler pendant plusieurs secondes. Une larme lourde, tiède, coula sur ma joue sans que j’aie la force ni l’envie de l’essuyer.