— Combien sont-ils ? demanda Sarah en rampant derrière moi sur le plancher.
— Trois au moins. Le chauffeur est resté au volant du Suburban. Deux progressent vers la porte arrière et l’atelier.
Mon cœur battait la chamade, mais curieusement, la panique qui m’avait paralysé pendant trente ans n’était pas au rendez-vous. Dans le calme glacial de cette maison où j’avais disséqué des milliers de mécanismes complexes, mon esprit se mit à fonctionner avec une effrayante clarté technique. Les émotions étaient des frottements inutiles ; il fallait rétablir l’équilibre du rouage.
— Vous avez une issue de secours ? demanda-t-elle, le souffle court.
— La cave donne sur une ancienne trappe à charbon qui débouche derrière la haie de thuyas, près du ruisseau. Mais ils ont certainement verrouillé le périmètre. Écoutez-moi bien, Sarah. Vous n’avez pas d’arme ?
— Mon arme de service m’a été confisquée par Miller quand il a brisé la vitre.
J’ouvris le tiroir inférieur de mon établi. Sous une pile de chiffons imbibés d’huile de lin et de ressorts de suspension rouillés, mes doigts rencontrèrent la crosse quadrillée en noyer de mon vieux revolver Smith & Wesson Model 19 Combat Magnum, canon de quatre pouces. L’acier bleui était impeccable, graissé avec le même soin maniaque que mes horloges les plus précieuses. Dans une boîte métallique verte à côté, il y avait deux barillets rapides de cartouches semi-blindées .357 Magnum. Vingt ans que je n’avais pas tiré une seule munition, mais le rituel d’armement était gravé dans mes nerfs moteurs comme une seconde nature.
Je fis basculer le barillet d’un coup sec, insérai six cartouches lourdes, et le refermai avec un claquement net et sourd.
— Prenez le chien par le collier, ordonnai-je à voix basse. Descendez à la cave. Vous ne bougez pas tant que je ne vous appelle pas. Si vous entendez des tirs rapprochés et que je ne descends pas dans les deux minutes, vous passez par la trappe à charbon, vous courez à travers bois jusqu’à la Route 309 et vous arrêtez le premier automobiliste venu. Ne vous fiez à aucune voiture de police locale. Vous m’avez compris ?
Sarah me regarda dans la pénombre. Ses yeux noirs étincelaient d’une intensité farouche. Elle prit la clé USB dans sa paume, la glissa dans la chaussette de sa cheville gauche, puis posa une main ferme sur mon épaule.
— Ne mourez pas pour vos péchés du passé, Bradley. Battez-vous pour ce soir.
— C’est exactement la même chose, Sarah. Allez.
Elle empoigna le collier de Barnaby, qui se laissa guider sans un aboiement — les animaux sentent quand l’air se charge de mort —, et se glissa par la porte basse qui menait au sous-sol. La porte se referma sans un bruit de loquet.
J’étais seul dans l’atelier.
Le plancher de l’entrée craqua légèrement. Quelqu’un venait de forcer la serrure de la véranda avec une pince-monseigneur ou un passe-partout professionnel. Le bruit était infime, semblable au déclenchement d’une sonnerie à répétition de montre de poche, mais pour une oreille habituée au micro-mécanisme, cela résonnait comme un coup de tonnerre.
Je contournai l’établi central et me postai dans l’angle mort formé par deux monumentales horloges comtoises en chêne de l’époque victorienne. Le canon lourd du Smith & Wesson reposait contre le montant de bois sculpté.
La porte de communication entre le couloir et l’atelier s’ouvrit lentement. La lueur blafarde d’une lampe tactique montée sous le canon d’un pistolet automatique balaya la pièce, découpant des ombres monstrueuses parmi les engrenages suspendus aux poutres.
L’homme qui entra avançait en position de tir comprimée, le pas glissé, le torse penché en avant. Ce n’était ni Miller ni Vance. C’était un professionnel plus froid, crâne rasé, mâchoire carrée, portant une veste de chasse sombre par-dessus son équipement tactique. Un des hommes de main privés de Ross, recruté parmi les anciens des forces spéciales ou les ex-flics révoqués pour violence illégitime.
Le faisceau de sa lampe heurta les éclats de verre d’un cadran émaillé, créant un reflet aveuglant. L’homme sursauta imperceptiblement et tourna son arme vers la droite.
C’était l’erreur de fraction de seconde que j’attendais.
— Lâche ça, dis-je d’une voix glaciale depuis l’obscurité à sa gauche.
Le tueur ne chercha même pas à négocier ou à identifier la voix. Formé à la riposte réflexe, il pivota sur son talon en ouvrant le feu. Le claquement sourd et étouffé de son arme munie d’un silencieux percuta le bois massif de l’horloge comtoise, faisant voler en éclats le boîtier centenaire et sectionnant net les cordes de suspension des poids en fonte, qui s’écrasèrent sur le sol dans un fracas métallique assourdissant.
Je n’hésitai pas. Pas cette fois-ci. Le remords de trente années de fuite se mua en une détente musculaire implacable. Mon index pressa la queue de détente du Combat Magnum en double action.
La détonation du .357 dans l’espace clos de l’atelier fut monstrueuse. Une flamme bleutée d’un pied de long déchira la pénombre, illuminant les poussières en suspension et projetant une déflagration sonore qui me fit siffler les oreilles instantanément. La balle lourde frappa le tireur en plein centre du thorax. Même protégé par un gilet pare-balles de niveau III, l’énergie cinétique colossale du projectile le souleva littéralement de terre et le projeta en arrière contre l’armoire à outils, qui se renversa sur lui dans une pluie de limes, de tournevis de précision et de pinces d’acier.
Avant qu’il n’ait pu reprendre son souffle ou lever à nouveau son arme, je bondis en avant, écrasant mon talon sur son poignet droit jusqu’à entendre un craquement net d’os métacarpien. Il poussa un hurlement étouffé tandis que son arme automatique glissait sur les lattes cirées. D’un revers sec du canon lourd de mon revolver, je le frappai à la tempe. Il s’effondra, inerte, le regard révulsé.
Mais le coup de feu avait donné l’alerte.