— Si nous faisons ça, Bradley… il n’y aura pas de retour en arrière. Pour vous non plus. Vous perdrez votre maison, votre atelier, votre tranquillité. Tout ce pour quoi vous vous êtes terré pendant trente ans.
Je regardai le cadran de bord du Suburban. Le petit affichage numérique des secondes s’égrenait sans jamais s’arrêter, régulier, froid, indifférent à nos misères humaines.
— Sarah, pendant trente ans, je n’ai pas vécu. J’ai simplement attendu que l’horloge s’arrête en essayant d’étouffer le bruit de mes remords. Ce soir, pour la première fois depuis la mort de Marcus, j’ai l’impression que mes poumons fonctionnent à nouveau. La tranquillité achetée au prix de la lâcheté n’est pas une vie ; c’est une décomposition lente.
Elle ne répondit rien, mais posa doucement sa main sur le dossier de mon siège. Une alliance scellée dans l’ombre d’une voiture volée, entre deux générations brisées par la même hydre.
Le complexe d’Apex Remediation à Conshohocken s’étendait sur plus de vingt hectares le long des berges boueuses de la rivière Schuylkill. Vu de la colline qui le surplombait, le site ressemblait à une verrue industrielle : d’immenses hangars en tôle rouillée, des enchevêtrements de tuyauteries aériennes, des rangées de citernes cylindriques blanchâtres marquées de pictogrammes de danger corrosif, et au centre, un bâtiment administratif de trois étages en briques rouges datant du début du XXe siècle, vestige de l’âge d’or de la métallurgie pennsylvanienne.
Le périmètre était ceinturé d’un grillage de trois mètres surmonté de barbelés concertina. À l’entrée principale, une guérite vitrée abritait deux vigiles en uniforme sombre, vérifiant les rares passages de semi-remorques sous des projecteurs au xénon aveuglants.
J’avais garé le Suburban à cinq cents mètres de là, dissimulé sous les arches en béton d’un pont ferroviaire abandonné. Barnaby était resté à l’arrière, couché sous une couverture en laine, le regard triste mais docile après que je lui eus caressé le cou une dernière fois en lui promettant à voix basse de revenir.
Sarah et moi avions coupé à travers les taillis d’aulnes et de ronces qui bordaient la rive fluviale pour atteindre la clôture arrière, là où les eaux usées de l’usine se déversaient dans le lit du cours d’eau par d’épaisses buses en béton.
L’air ici était nauséabond. Une odeur chimique douceâtre, piquante, rappelant le chlore mêlé à l’ammoniac et aux vapeurs de bitume chaud, prenait à la gorge et piquait les yeux. Même dans l’obscurité, la surface de l’eau scintillait de reflets irisés d’hydrocarbures.
— Vous sentez ça ? murmura Sarah, protégeant son nez avec le revers de son col trempé. C’est du trichloroéthylène pur. Ils sont en train de purger des cuves en direct dans la rivière sous le couvert de la nuit et de la pluie.
— Regardez là-bas, dis-je en pointant du doigt une brèche dans le grillage d’enceinte, rongé par la rouille et affaissé sous le poids de lierre sauvage.
Nous nous faufilâmes sous le treillis métallique sans bruit, nos vêtements déchirés par les barbelés résiduels. Mes genoux et mes épaules me faisaient souffrir, une douleur sourde et lancinante qui me rappelait mon âge, mais l’adrénaline agissait comme un puissant anesthésiant.
Le bâtiment numéro 3, celui du pesage et des expéditions, se trouvait à une cinquantaine de mètres, isolé entre deux rangées de cuves sous pression. Une faible lueur jaune filtrait à travers les carreaux crasseux du rez-de-chaussée.
Deux gardes patrouillaient sur le quai de chargement, fumant des cigarettes sous l’auvent en tôle pour s’abriter de l’averse. Leurs pistolets étaient visibles à la hanche, mais leur attitude trahissait l’ennui de la garde de nuit plutôt que la vigilance de professionnels en alerte maximale. Ils ne savaient manifestement pas encore ce qui s’était passé sur Elm Street.
— Le bureau de Coyle est au fond du quai, à gauche de la bascule de pesée, chuchota Sarah contre mon oreille. Mais la porte est blindée avec un digicode électronique.
— Tous les digicodes industriels de cette époque ont une faille de maintenance, murmurai-je en sortant de ma poche une fine lame d’horloger et une pince à bec fin que j’avais glissées dans ma ceinture avant de quitter l’atelier. Donnez-moi deux minutes sans qu’ils ne regardent de ce côté.
— Comment vous comptez faire diversion sans tirer ?
Je ramassai un lourd écrou de tuyauterie en fonte qui traînait dans la boue à mes pieds. Pesant près d’une livre, le morceau de ferraille était l’outil idéal.
Visant l’autre extrémité du quai de chargement, là où une série de fûts métalliques vides étaient empilés en pyramide instable, je lançai l’écrou d’un mouvement souple du bras, calqué sur mes vieux réflexes de lanceur de baseball de lycée.
Le projectile heurta le fût sommital avec un bruit métallique retentissant qui fit écho sous l’auvent de tôle, entraînant la chute de trois barils qui roulèrent sur le béton dans un vacarme de fin du monde.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? aboya l’un des gardes en jetant sa cigarette. Eddie, va voir ! C’est encore un de ces putains de ratons laveurs ou un clodo qui traîne près du déversoir.
Les deux hommes dégainèrent leurs lampes torches et s’éloignèrent à pas prudents vers l’extrémité est du quai, tournant le dos au bureau des expéditions.
— Maintenant, soufflai-je.
Nous traversâmes l’espace découvert en courant courbés, nos pas amortis par le bruit de l’averse battant sur les toitures industrielles. En dix secondes, nous étions plaqués contre le mur de briques, à l’abri sous le linteau de la porte du bureau numéro 3.
Le boîtier du digicode était un modèle standard Securitron à touches rétroéclairées bleues. Sans perdre un instant, j’insérai la fine lame d’horloger sous le joint d’étanchéité supérieur du boîtier en plastique dur, faisant levier avec une précision millimétrique pour exposer le circuit imprimé de dérivation d’urgence utilisé par les techniciens d’entretien. Avec la pointe de la pince fine, je mis en court-circuit les deux bornes d’alimentation du relais d’ouverture.
Un déclic électromagnétique net se fit entendre. Le pêne dormant se rétracta avec un cliquetis sourd.