Dehors, une voix hurla des ordres brefs. Presque instantanément, une grêle de chevrotines lourdes pulvérisa la double fenêtre de l’atelier. Les éclats de verre, les morceaux de rideaux et les éclats de chêne volèrent dans toute la pièce sous l’impact d’un calibre 12 tactique tiré en cadence rapide depuis l’allée. Je me jetai à plat ventre derrière la masse imposante de mon établi en hêtre massif de quatre pouces d’épaisseur, sentant les impacts sourds secouer le meuble comme les coups de boutoir d’un bélier.
Le second tireur rechargeait son fusil à pompe. Cinq secondes de répit.
Je rampai rapidement vers la porte du sous-sol, ouvris le battant et me laissai glisser le long des marches de bois raides. Sarah m’attendait en bas, le visage pâle, un lourd démonte-pneu en acier à la main, trouvée dans l’obscurité. Barnaby grognait sourdement à ses côtés.
— Il est mort ? souffla-t-elle.
— Neutralisé. Mais ils sont deux autres dehors avec du calibre lourd. Ils vont contourner la maison et arroser l’intérieur. La trappe à charbon, vite !
Le sous-sol de ma maison de 1920 conservait encore les aménagements d’autrefois : un vaste espace en meulière, voûté par endroits, encombré de vieux meubles démontés, de cantines métalliques et d’un stock de bois de chauffage. Au fond, derrière une cloison de briques ébréchées, se trouvait la bouche du couloir d’évacuation du charbon, une gaine oblique d’environ deux mètres qui menait à un panneau de tôle ondulée dissimulé sous un buisson de lauriers-cerises denses.
Je poussai Sarah vers le conduit.
— Passez la première. Barnaby vous suivra, il connaît le passage. Je verrouille derrière nous avec cette traverse de chêne.
Sarah ne perdit pas une seconde en protestations futiles. Elle s’engouffra dans la pente poussiéreuse, rampant avec une agilité surprenante malgré sa douleur aux côtes. Barnaby, excité et effrayé à la fois, plongea derrière elle.
Au-dessus de nos têtes, le plancher du rez-de-chaussée gémit sous les pas de bottes lourdes. Des bruits de verre brisé indiquaient qu’ils inspectaient l’atelier.
— Kowalski est au sol ! cria une voix étouffée à travers les lattes. Il a pris une balle dans le buffet ! Le vieux est armé !
— Fouille la cave ! répondit la voix rauque de Miller. Ils sont descendus par la trappe de service ! Descends et arrose tout ce qui bouge !
Des pas précipités s’engagèrent sur les marches supérieures de l’escalier en bois.
Je ne perdis pas mon temps à essayer de négocier. Levant mon Smith & Wesson à deux mains vers le plafond en plâtre et lattis juste au-dessus du débouché de l’escalier, je pressai la détente trois fois consécutives.
Les trois déflagrations successives pulvérisèrent le plancher dans un nuage de poussière blanche et d’éclats de sapin. Un cri de douleur retentit, suivi d’un bruit sourd de corps dévalant les marches dans le noir. L’un des hommes venait de se faire faucher les jambes à travers les planches.
Je n’attendis pas de voir s’il se relevait. Je glissai à mon tour dans la trappe à charbon, calai une lourde poutre de chêne en travers de l’ouverture métallique intérieure pour retarder leur progression, et rampai de toutes mes forces vers la sortie d’air frais.
Lorsque je poussai la plaque de tôle extérieure, la pluie froide de novembre avait commencé à tomber, fine, cinglante, glaciale. L’odeur de terre mouillée et de feuilles mortes en décomposition nous enveloppa. Sarah était accroupie sous le dôme végétal des lauriers, tenant fermement Barnaby par le poitrail pour l’empêcher d’aboyer.
À travers les branchages épineux, nous avions une vue plongeante sur l’allée. Le Chevrolet Suburban était toujours stationné là, moteur tournant, ses feux de position projetant deux taches ambrées sur le gravier. Le chauffeur était seul à bord, la vitre entrouverte, scrutant nerveusement la façade avant de la maison, sa main droite posée sur le combiné d’une radio VHF professionnelle.
— Qu’est-ce qu’on fait ? chuchota Sarah, grelottant sous son tailleur trempé. La route est à près de deux kilomètres à pied à travers les sous-bois. Ils nous rattraperont avant qu’on n’atteigne le bitume avec leurs lampes et leurs chiens s’ils en ont.
Je regardai le Suburban. Une machine moderne de trois tonnes, blindée de chevaux-vapeur, avec un réservoir plein et probablement des moyens de transmission directe vers les réseaux de leurs complices.
— On ne fuit pas à pied, dis-je d’une voix basse et déterminée. On prend leur véhicule.
— Vous êtes fou ? Il y a un homme armé à l’intérieur !
— C’est un chauffeur, pas un tireur d’élite. Et il ne s’attend pas à ce que le gibier vienne frapper à sa portière. Restez ici avec le chien. Quand vous entendrez mon signal, vous courez vers la portière passager. Pas avant.
Sans lui laisser le temps de répliquer, je me faufilai hors des buissons, rampant dans le fossé de drainage qui bordait l’allée. La boue glacée transperçait mes vêtements, le froid mordait mes articulations rouillées par l’âge, mais une force animale, que je croyais morte depuis trois décennies, me poussait en avant. Ce n’était plus le remords qui guidait mes muscles ; c’était la certitude absolue que si je flanchais ce soir, la mémoire de Marcus et la vie de cette femme seraient anéanties par la même pourriture institutionnelle.
J’arrivai à l’arrière du Suburban. L’échappement crachait une vapeur blanche et tiède. Je me redressai lentement, restant sous la ligne des vitres teintées, progressant pas à pas jusqu’au montant de la portière conducteur.
Le chauffeur était en train de parler dans son micro :
— …répondez, Miller ! Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? J’ai entendu des tirs lourds… Bordel, répondez !
Je ne lui laissai pas le temps de recevoir de réponse.
D’un mouvement vif, j’ouvris brutalement la portière déverrouillée de la main gauche, tout en enfonçant le canon glacé du .357 sous la mâchoire de l’homme de la main droite.
— Coupe le contact et lâche cette radio si tu tiens à garder ta boîte crânienne intacte, articulai-je avec une lenteur terrifiante.