— Elle veut que ce soit vous qui le gardiez, David, murmura Sarah. Elle a dit que Marcus aurait voulu que son insigne repose chez le seul flic qui n’a pas laissé le temps effacer la vérité.
Je refermai la boîte avec un respect infini et la glissai contre ma poitrine, dans la poche intérieure de mon veston, juste à côté de mon cœur.
— Et vous, Sarah ? demandai-je en m’efforçant de retrouver une voix stable. Quels sont vos projets maintenant que la tempête est passée ?
Elle esquissa un sourire lumineux, tournant son regard vers la ligne d’horizon où se découpaient les gratte-ciel de Philadelphie scintillant au loin.
— J’ai été nommée cheffe de la nouvelle division spéciale d’intégrité publique du ministère de la Justice de l’État. Une brigade indépendante, chargée exclusivement de nettoyer les rangs des institutions publiques et des corps policiers corrompus. Cinq procureurs, vingt enquêteurs de terrain, et une juridiction totale sur tout le Commonwealth.
Elle marqua une pause, me fixant avec cette malice intelligente qui m’avait frappé dès notre première nuit.
— Le poste de consultant senior en procédures d’enquête et méthodes d’investigation interne est actuellement vacant. Deux jours par semaine. Pas de patrouilles de nuit, pas de rapports administratifs interminables. Juste un vieil expert capable d’écouter les rouages d’un système pour nous dire exactement où l’engrenage est faussé.
J’éclatai d’un rire discret, le premier rire franc et libérateur qui franchissait mes lèvres depuis plus de trente ans. Barnaby aboya joyeusement en entendant le son de ma voix, agitant sa queue touffue contre mes mollets.
— Sarah, dis-je en secouant la tête, j’ai soixante-quatre ans, de l’arthrite dans les doigts, et j’ai encore une demi-douzaine d’horloges françaises du dix-huitième siècle qui attendent d’être restaurées sur mon établi.
— Les horloges attendront, Bradley, répliqua-t-elle en prenant mon bras pour entamer la descente de l’allée de gravier vers la sortie du cimetière. Le temps ne s’arrête jamais, vous me l’avez dit vous-même. Mais de temps en temps… il a besoin de quelqu’un pour lui remettre les pendules à l’heure.
Nous descendîmes la colline ensemble sous les voûtes de chênes centenaires, mon vieux chien trottinant joyeusement à nos côtés. Le vent d’ouest balayait les dernières feuilles mortes de l’hiver passé, laissant place nette à la terre reverdie. Pour la première fois de mon existence, le tic-tac du monde ne sonnait plus comme le compte à rebours d’un châtiment, mais comme le rythme régulier, confiant et paisible d’une vie qui recommence enfin.