Miller s’arrêta. Sa main tremblait légèrement sur la poignée de la portière arrière. Il dévisagea la femme, puis me fixa avec une haine venimeuse.

— Tu viens de signer ton arrêt de mort, Bradley, cracha-t-il dans un souffle. Toi et tes horloges de merde. Tu crois qu’on ne sait pas qui tu es ? Tu crois qu’on a oublié comment tu as laissé crever ton propre coéquipier il y a trente ans pour sauver ta peau ? Tu n’es qu’un lâche qui démonte des coucous.

La mention de Marcus me percuta comme une balle chemisée de métal. L’estomac noué, la bouche sèche, je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Ils savaient. Ce n’était pas un hasard si ces flics opéraient ici, à trois rues de mon atelier, sur cette femme précise.

— Ramasse la merde par terre, Vance, ordonna Miller à voix basse sans quitter mes yeux des siens. On dégage. Mais le vieux… le vieux ne passera pas l’hiver.

Vance s’accroupit prestement, ramassa le sachet d’héroïne et s’engouffra côté passager. Miller lâcha violemment le bras de la femme, qui heurta le flanc de sa berline. En moins de trente secondes, les portières claquèrent, les moteurs rugirent et les deux voitures de patrouille dérapèrent sur les feuilles mortes, disparaissant dans la nuit sans sirène, ne laissant derrière elles que l’odeur de gomme brûlée et l’écho étouffé de leurs avertisseurs sonores au loin.

Le silence retomba sur Elm Street. Un silence épais, lourd, semblable à celui qui suit une détonation dans une pièce close.

La femme s’appuya contre sa voiture, une main pressée contre ses côtes, l’autre essuyant méthodiquement le sang qui coulait de son front. Ses vêtements étaient déchirés, couverts de suie et de poussière d’asphalte, mais son regard restait impénétrable.

— Vous ne devriez pas rester là dehors, Bradley, dit-elle en reprenant sa respiration. Miller est un chien de garde médiocre, mais ses maîtres ont les crocs longs.

— Qui êtes-vous ? demandai-je en m’approchant avec précaution, gardant les mains bien visibles.

— Sarah Rollins. Procureure adjointe spéciale, rattachée au bureau d’enquête sur les crimes financiers et environnementaux du Commonwealth de Pennsylvanie. Elle esquissa un sourire amer en désignant la vitre brisée de sa voiture. Et apparemment, la cible d’une tentative très peu subtile d’intimidation policière.

— Ce n’était pas de l’intimidation, Madame Rollins, dis-je d’un ton d’outre-tombe. C’était une exécution avortée. S’ils vous avaient emmenée au poste de Cheltenham sous un faux motif de stupéfiants avec armes présumées, vous n’auriez jamais atteint la cellule de dégrisement. Vous auriez fait une « chute accidentelle » dans l’escalier de service, ou une « overdose inexpliquée » en garde à vue. J’ai vu ce scénario s’écrire cent fois il y a trente ans.

Elle me fixa pendant de longues secondes, évaluant le vieillard aux cheveux blancs et à la silhouette voûtée qui venait de lui éviter le pire.

— Votre maison est proche ? demanda-t-elle simplement.

— À deux cents mètres.

— Alors emmenez-moi là-bas. Et détachez ce pauvre chien avant qu’il ne s’étrangle avec sa laisse.

Mon atelier sentait bon le cèdre, la térébenthine et l’huile synthétique de haute précision. Partout sur les étagères de chêne massif, des dizaines de mécanismes s’égrenaient à l’unisson : le tic-tac feutré d’une horloge de cheminée Louis XV, le déclic régulier d’un chronomètre de marine Hamilton, les oscillations lentes et majestueuses des balanciers à mercure. C’était mon sanctuaire, mon tombeau capitonné où le temps était une variable maîtrisée, linéaire, incapable de trahir ou de tuer.

Barnaby alla immédiatement s’affaler sur son vieux tapis tressé près du poêle à bois, posant sa truffe dorée sur ses pattes avec un soupir de soulagement.

Sarah Rollins s’assit avec précaution sur le fauteuil de cuir usé près de mon établi d’ébéniste. Elle avait refusé que j’appelle les secours ou la police d’État. J’avais nettoyé sa plaie à l’alcool iodé et posé deux bandes adhésives de suture. Sous la lumière crue de ma lampe articulée de précision, les hématomes commençaient à virer au violet sombre le long de sa mâchoire.

— Vous avez du bourbon ? demanda-t-elle en serrant les dents tandis que je jetais les cotons souillés dans une corbeille métallique.

J’allai chercher une bouteille de rye whiskey du Kentucky dans le placard de la cuisine et deux verres à fond épais. Je lui servis une dose généreuse, qu’elle avala d’un trait sans ciller, avant de laisser échapper une longue inspiration rauque.

— Parlez-moi de Wissahickon Creek, dis-je en m’asseyant sur le tabouret pivotant en face d’elle. Miller s’est décomposé dès que vous avez prononcé ce nom.

Sarah posa son verre vide sur l’établi, juste à côté d’un barillet de montre démonté.

— Depuis huit mois, mon bureau enquête sur une série de faillites frauduleuses dans le secteur du traitement des déchets industriels le long du corridor de Philadelphie. Une société baptisée Apex Remediation a remporté tous les contrats municipaux pour dépolluer d’anciennes friches sidérurgiques le long de la rivière. En réalité, ils ne dépolluent rien du tout. Ils chargent des tonnes de solvants chlorés, de métaux lourds et de dérivés d’hydrocarbures hautement cancérigènes dans des camions-citernes non répertoriés, et les déversent nuitamment dans d’anciens puits de mine inondés et des carrières abandonnées qui communiquent directement avec la nappe phréatique de Wissahickon Creek. C’est l’eau potable de plus de cent mille habitants de la banlieue nord de Philly.

— Et quel est le rapport avec deux flics de patrouille de quartier ?

— Apex Remediation n’est qu’une coquille vide, Bradley. Elle appartient à une holding immatriculée au Delaware, contrôlée en sous-main par une poignée de figures bien établies. Parmi elles : Thomas Vance, le frère aîné du jeune agent qui était là ce soir, et surtout l’ancien commissaire adjoint Raymond Ross.

Le nom de Raymond Ross me frappa comme une onde de choc électrique. L’air sembla se raréfier dans la pièce. Mes doigts se crispèrent involontairement sur mes genoux.

— Ross… soufflai-je, la gorge nouée. Raymond Ross est à la tête de ça ?