Elle ne savait plus quoi penser.

Sa mère était vivante.

Cette phrase tournait dans sa tête, encore et encore, sans parvenir à devenir réelle.

Elle avait imaginé des centaines de fois ce qu’elle aurait dit à Marguerite si elle avait pu la revoir. Elle avait même conservé, dans une boîte au fond de son armoire, quelques lettres qu’elle lui avait écrites sans jamais pouvoir les envoyer.

Elle lui avait raconté ses premiers amours, ses échecs, ses réussites, les nuits où elle pleurait seule et les moments où elle aurait simplement voulu être serrée dans ses bras.

Et aujourd’hui, à quelques minutes de prononcer ses vœux, elle apprenait que cette femme n’avait peut-être jamais cessé de l’attendre.

— Où est l’hôpital ? demanda-t-elle.

Emma indiqua une petite enveloppe glissée dans la doublure de son bouquet.

Antoine la récupéra.

Une adresse était inscrite au dos.

Il la connaissait.

C’était l’hôpital Saint-Augustin, à quarante minutes de la salle de réception.

— Nous allons y aller, dit-il.

Victor se précipita.

— Vous ne pouvez pas faire ça !

Claire se retourna.

— Pourquoi ?

— Parce que cette femme n’est plus dans un état normal. Elle est malade. Elle a probablement perdu une partie de ses souvenirs. Tu ne peux pas prendre tout ce qu’elle raconte pour la vérité.

— Tu viens de dire « cette femme ».

Victor se tut.

Claire fit un pas vers lui.

— Tu ne viens pas de dire ma sœur. Tu n’as pas dit Marguerite. Tu as dit cette femme.

Son oncle baissa les yeux.

Elle sentit quelque chose se briser définitivement entre eux.

— Depuis combien de temps sais-tu qu’elle est vivante ?

Victor ne répondit pas.

— Quinze ans ? demanda-t-elle. Dix ans ? Cinq ans ?

Il resta silencieux.

Antoine posa une main sur l’épaule de sa femme.

— Nous devons partir.

Mais Victor n’avait pas l’intention de les laisser faire.

— Claire, écoute-moi. Tu es bouleversée. Tu viens de te marier. Tu as toute la vie devant toi. Ne détruis pas cette journée pour une histoire que tu ne comprends pas.

Claire le fixa.

— C’est précisément parce que je ne comprends pas que je dois y aller.

Elle retira délicatement le voile de sa tête et le confia à une demoiselle d’honneur.

Puis elle prit Emma dans ses bras.

— Tu viens avec nous, ma chérie.

La petite fille hocha la tête.

Derrière eux, les invités s’écartaient.

Personne ne tenta de les retenir.

Pour la première fois de sa vie, Claire ne cherchait plus à être la nièce parfaite, la jeune femme reconnaissante ou la personne qui évitait les conflits pour préserver la famille.

Elle voulait simplement connaître la vérité.

Et elle allait la chercher.

Le trajet jusqu’à l’hôpital se déroula dans un silence presque insupportable.

Claire était assise à l’arrière avec Emma. Antoine conduisait.

La robe de mariée occupait presque toute la banquette.

La petite fille gardait le médaillon dans sa main.

— Emma ?

— Oui ?

— Comment as-tu rencontré ma maman ?

La fillette réfléchit.

— Je l’ai rencontrée quand j’étais petite.

— Tu avais quel âge ?

— Quatre ans, je crois.

Claire fronça les sourcils.

— Et tu vivais avec elle ?

— Pas au début. Ma maman travaillait dans une maison de retraite. Elle connaissait madame Marguerite parce qu’elle lui apportait parfois des médicaments et des livres.

— Ta maman s’appelle comment ?

— Sophie.

Claire essaya de se rappeler ce prénom.

Il ne lui disait rien.

— Et pourquoi ta grand-mère t’a-t-elle confié le médaillon ?

Emma baissa les yeux.

— Parce qu’elle disait que les adultes pouvaient parfois faire des choses terribles quand ils avaient peur de perdre leur argent.

Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.

— Elle t’a expliqué ce que cela voulait dire ?

— Pas tout. Elle disait que je devais attendre le jour où tu serais heureuse. Elle voulait que tu reçoives le médaillon pendant une journée où tu n’aurais pas peur.

La fillette marqua une pause.

— Mais je crois qu’elle ne savait pas que la mariée allait se fâcher contre moi.

Claire ferma les yeux.

— Je suis désolée, Emma.

— Ce n’est pas grave.

— Si. Je t’ai accusée sans t’écouter. J’aurais dû te demander d’où venait le médaillon avant de te faire peur.

Emma la regarda.

— Grand-mère disait que tu étais gentille.

Claire sentit les larmes lui monter aux yeux.

— J’espère qu’elle ne s’est pas trompée.

La fillette posa sa petite main sur la sienne.

— Elle disait aussi que tu avais le même sourire qu’elle.

Claire détourna le regard vers la fenêtre.

Elle ne voulait pas pleurer devant cette enfant.

Mais elle n’y arrivait plus.

À l’hôpital, une infirmière les conduisit jusqu’au service de soins palliatifs.

Marguerite Moreau occupait la chambre 214.

Claire s’arrêta devant la porte.

Ses mains étaient glacées.

Elle avait peur.

Peur de découvrir une inconnue.

Peur que sa mère ne la reconnaisse pas.

Peur que toute cette histoire ne soit qu’une terrible confusion.

Antoine prit sa main.

— Je suis là.

Elle hocha la tête.

Puis elle entra.

La chambre était petite et calme.

Une lumière de fin d’après-midi traversait les rideaux. Sur la table de chevet se trouvaient un verre d’eau, quelques médicaments et une photographie ancienne.

Une femme aux cheveux blancs était allongée dans le lit.

Elle paraissait beaucoup plus fragile que dans les souvenirs de Claire.

Son visage était amaigri.

Ses mains reposaient sur une couverture beige.

Mais ses yeux…

Ces yeux-là, Claire les connaissait.

Elle les avait vus chaque matin dans le miroir.

La femme tourna lentement la tête.

Elle observa d’abord Antoine, puis Emma.

Enfin, son regard s’arrêta sur la mariée.

Ses lèvres tremblèrent.

— Claire ?

Le prénom fut prononcé dans un souffle.

Claire ne répondit pas immédiatement.

Elle avança de deux pas.

— Maman ?

Marguerite porta une main à sa bouche.

Ses yeux se remplirent de larmes.

— Mon Dieu…

Elle essaya de se redresser.