En bas, profitant de la seconde de stupeur et rassemblant les dernières parcelles d’énergie qui lui restaient, Dominic rampa comme une bête enragée vers le fusil abandonné par Costa. Il s’en saisit, se retourna sur le dos et braqua les deux canons sciés sous le menton du vieux traître agonisant.
« De la part de Marco, » murmura Dominic d’une voix d’outre-tombe.
Il pressa la seconde détente.
Le coup de grâce retentit dans le hall silencieux. Le corps de Victor Costa s’affaissa, sans vie, dans l’eau rougie de la fontaine.
Le silence retomba brutalement sur le domaine Rossi. Un silence assourdissant, seulement troublé par le crépitement lointain des flammes dans l’aile ouest et le chant des premières sirènes de police qui commençaient à gémir au loin, au bout de la longue allée boisée. Les renforts loyalistes de la famille Rossi arrivaient enfin, sécurisant le périmètre extérieur.
En haut des escaliers, le revolver m’échappa des mains et tomba lourdement sur la moquette. Mes jambes cédèrent sous mon poids. La douleur thoracique que j’avais refoulée explosa d’un coup, m’arrachant un hurlement silencieux. Une chaleur poisseuse se répandit sous mon chemisier : la septième balle avait bougé sous le contrecoup du tir, déchirant les tissus cicatriciels internes.
Je m’effondrai contre la rambarde, le regard rivé au plafond de plâtre sculpté où flottaient de lourdes volutes de fumée noire.
J’entendis des pas précipités monter les marches. Dominic gravissait l’escalier à quatre pattes, traînant sa jambe ensanglantée, ignorant ses propres blessures béantes pour venir jusqu’à moi.
Ses bras puissants m’entourèrent avant que ma tête ne heurte le sol. Il me serra contre son torse brûlant, ses doigts tremblants pressant un pan de sa chemise déchirée contre ma poitrine pour endiguer l’hémorragie interne.
« Reste avec moi ! Clara, regarde-moi ! » criait-il, sa voix brisée par une panique qu’aucun ennemi n’avait jamais réussi à lui inspirer. « Les médecins arrivent ! Ils ont deux hélicoptères en route ! Ne ferme pas les yeux, putain, ne ferme pas les yeux ! »
Je levai une main tremblante vers son visage. Mes doigts effleurèrent la coupure profonde qui barrait son front, mélangeant son sang avec le mien.
« Tu as payé ta dette, Dominic… » chuchotai-je, le goût métallique du fer envahissant ma bouche, mais mon esprit étrangement paisible. « Tu l’as payée… »
« Non, » sanglota le parrain le plus redouté de New York, des larmes brûlantes roulant sur ses joues noircies pour s’écraser sur mes lèvres. « Rien n’est payé tant que tu ne vis pas. Tu m’entends ? Tu n’as pas le droit de mourir. Je t’interdis de mourir ! »
Des bruits de bottes résonnèrent dans l’escalier. Les secouristes privés de Rossi, escortés par des hommes en armes, apparurent sur le palier avec des brancards et du matériel de réanimation. Les masques à oxygène, les compresses hémostatiques, les voix hachées des médecins criant des valeurs de tension artérielle en chute libre… Tout redevint flou, abstrait, lointain.
Avant que le néant ne m’aspire une seconde fois, je sentis ses lèvres sceller les miennes dans une étreinte désespérée, et son murmure rauque résonna dans mon âme comme une promesse éternelle :
« Tu es ma femme, Clara. Et je remuerai le ciel et la terre jusqu’à ce que ton cœur batte à nouveau. »
Six mois plus tard.
Le soleil de la fin du printemps baignait les rives du lac de Côme, en Italie, d’une lumière dorée et apaisante. L’air sentait le jasmin sauvage, le cyprès et l’eau pure descendue des Alpes enneigées.
Sur la terrasse d’une villa en pierre blanche dominant les eaux calmes, une femme aux cheveux d’argent buvait son thé en souriant tendrement : ma mère, Ellen. Ses joues avaient repris des couleurs éclatantes, son souffle était régulier, son cœur réparé par les mains expertes des plus grands pontes d’Europe. À ses côtés, Isabella Rossi lui racontait une anecdote sur les jardins de la villa, leurs rires complices se mêlant au clapotis des vagues en contrebas. Deux mères unies par un miracle inattendu.
Je me tenais un peu à l’écart, près de la balustrade de marbre.
La septième balle n’était plus là. Les chirurgiens de Zurich avaient réussi l’impossible lors d’une opération de quatorze heures le lendemain de la bataille du domaine. La cicatrice courait sur mon flanc, un ruban d’argent indélébile qui me rappelait qui j’étais et d’où je venais.
Des pas silencieux se firent entendre sur le gravier de la terrasse.
Dominic s’avança à mes côtés. Il ne portait plus ses costumes sombres de parrain impitoyable de Manhattan, mais une chemise en lin clair aux manches retroussées et un pantalon de toile. Sa démarche gardait une très légère claudication, séquelle permanente de la nuit où le clan Costa avait été éradiqué de la surface de la terre. Le syndicat new-yorkais avait été restructuré dans le sang et la terreur par ses lieutenants restés au pays, mais Dominic avait délégué les affaires courantes à un triumvirat d’anciens, choisissant l’exil doré pour une durée indéterminée.
Il s’accouda à la balustrade près de moi, contemplant le reflet des montagnes dans le lac.
Pendant un long moment, nous n’avons rien dit. Nous n’avions plus besoin de mots pour combler les silences. Tout avait été crié dans le sang, tout avait été lavé dans le feu.
Je baissai les yeux vers ma main gauche. L’anneau d’or massif était toujours là, étincelant sous la caresse du soleil italien.
« Enzo m’a envoyé les derniers rapports ce matin, » dit-il enfin d’une voix basse et apaisée. « Les fondations caritatives au nom de Marco Valenti sont officiellement ouvertes à New York. Tous les enfants des ouvriers assassinés par l’ancienne pègre recevront des bourses complètes. Sa mémoire est restaurée dans les archives fédérales et dans la mémoire des rues. Il est reconnu comme un martyr, pas comme un traître. »
Je hochai doucement la tête, sentant un poids colossal quitter définitivement mes épaules. « Merci. »