Pendant les deux semaines suivantes, mon corps devint le champ de bataille de la médecine moderne. Les chirurgiens de Rossi retirèrent quatre des sept balles lors de deux opérations chirurgicales d’une précision d’horloger. Deux autres fragments furent jugés inoffensifs dans mes masses musculaires de l’épaule et de la cuisse. Mais la septième… la septième balle, celle qui avait perforé ma plèvre pour venir se loger à quelques millimètres de mon aorte descendante, était inopérable pour le moment. Une bombe à retardement de plomb qui me rappelait ma condition à chaque mouvement brusque.
Au quinzième jour, on me retira les drains thoraciques. Le seizième jour, un fauteuil roulant m’attendait. On ne me laissa pas le temps de protester. On me glissa dans une robe en cachemire d’une douceur indécente, on jeta un manteau de zibeline sur mes épaules amaigries, et quatre hommes armés me guidèrent jusqu’à un convoi de trois berlines blindées qui m’extirpa de l’hôpital sous une pluie battante.
La destination était un domaine fortifié au nord de l’État, caché derrière des kilomètres de bois denses et des grilles de fer forgé surmontées de barbelés à lames rasoir : le domaine Rossi à Hudson Valley. Une forteresse de pierre taillée datant des barons voleurs du siècle dernier, modernisée par des caméras thermiques, des systèmes de brouillage et une cinquantaine d’hommes en armes.
On m’installa dans l’aile est, dans une suite aux allures de cage dorée. Un lit à baldaquin king-size, une salle de bains en marbre d’Italie et une terrasse close dominant le fleuve glacé. Dominic avait son quartier général dans l’aile ouest. Il ne venait jamais la nuit, ne violait jamais mon intimité physique, et pourtant, son ombre planait sur chaque seconde de mon existence. Il partageait parfois le dîner avec moi, un rituel silencieux où il découpait sa viande avec la précision glaciale d’un bourreau tandis qu’il répondait par monosyllabes à mes questions sur la situation extérieure.
Mais il y avait Enzo.
Enzo Moretti, le consigliere personnel de Dominic depuis plus de quinze ans. Un homme élancé d’une cinquantaine d’années, aux tempes grises et au regard perpétuellement inquiet. C’était lui qui avait tenté de retenir Dominic devant ma chambre d’hôpital ce fameux soir. Chaque fois qu’Enzo me croisait dans les couloirs ou venait me remettre des documents administratifs légalisant mon nouveau statut d’épouse, ses yeux fuyaient les miens. Un malaise palpable, suintant la culpabilité, émanait de lui.
La phrase qu’Enzo avait prononcée ce soir-là, et que j’avais glanée par bribe dans les mémoires floues de mon réveil, tournait en boucle dans ma tête : « Boss, si elle survit et découvre pourquoi vous aviez déjà un dossier sur elle, elle ne vous le pardonnera jamais. »
Pourquoi moi ?
J’avais grandi à Astoria dans un modeste appartement au-dessus d’une boulangerie grecque. Mon père avait disparu de notre vie quand j’avais six ans, officiellement mort d’un accident de la route en Caroline du Nord. Ma mère n’avait jamais refait sa vie, se tuant à la tâche comme couturière avant que son cœur ne commence à flancher. J’avais fait des études de littérature inachevées pour payer ses médicaments. Je n’avais jamais eu de contravention, jamais traîné avec des voyous, jamais approché le monde de la pègre. Alors quel intérêt le roi de la mafia new-yorkaise pouvait-il avoir à constituer un dossier secret sur une serveuse sans importance bien avant un attentat imprévisible ?
La réponse n’allait pas venir d’elle-même. Il fallait que je la trouve.
Un mardi soir, le destin m’offrit une brèche. Une crise majeure éclata sur les quais de Brooklyn. Une cargaison d’armes d’une valeur de dix millions de dollars avait été saisie ou interceptée par les hommes de Victor Costa, et deux lieutenants de Rossi avaient été retrouvés pendus sous le pont de Manhattan. Le domaine s’enflamma en une activité frénétique. Dominic rassembla ses capitaines dans le pavillon de commandement, emmenant avec lui la majeure partie de sa sécurité rapprochée. Les bruits de moteurs de SUV rugissant dans l’allée résonnèrent pendant dix minutes, avant que le manoir ne retombe dans un silence de cathédrale.
Il était deux heures du matin. Dominic ne reviendrait pas avant l’aube.
Je me levai du lit. Mes côtes me faisaient encore souffrir, une pointe d’aiguille permanente sous le sein gauche, mais mes jambes portaient mon poids sans fléchir. Vêtue d’un pantalon de soie sombre et de chaussons silencieux, je me glissai hors de ma suite.
Le couloir était désert. Les lumières étaient tamisées au minimum réglementaire pour les systèmes de vision nocturne. J’avais passé les deux semaines précédentes à observer les rondes des gardes du domaine. Ils surveillaient les entrées extérieures et le périmètre clôturé ; ils ne s’attendaient pas à ce que l’épouse convalescente du patron monte une opération d’espionnage à l’intérieur de sa propre maison.
Le bureau privé de Dominic se trouvait tout au bout de l’aile ouest, derrière une double porte en chêne massif surmontée d’un panneau numérique.
Mon cœur battait la chamade, tambourinant violemment contre la balle logée près de mon aorte. Dominic utilisait un code à six chiffres. Quel code choisirait un homme comme lui ? Pas sa date de naissance, trop évidente. J’ai examiné la surface tactile du clavier sous la lumière bleutée. Trois touches présentaient une usure microscopique de la laque mate sous l’effet des empreintes : le 1, le 7 et le 9.
1-9-7-1 ? Son année de naissance ? J’essayai. Bip rouge.
Plus que deux tentatives avant le verrouillage automatique et l’alerte à la sécurité centrale.
Je fermai les yeux, repensant au jour de mon mariage forcé, le jour où il m’avait passé cette bague alors que j’étais entre la vie et la mort. La bague portait une inscription que j’avais examinée à la loupe de mon poudrier la veille : Non omnis moriar suivi de chiffres romains gravés en miniature : XXVII – X. Le 27 octobre. Le jour où son père, l’ancien don Lorenzo Rossi, avait été assassiné vingt ans auparavant, un événement qui avait fait la une de tous les journaux de l’époque.