Je tapai nerveusement : 2 – 7 – 1 – 0 – 0 – 4.
Un clic mécanique étouffé résonna. La diode vira au vert émeraude.
Je poussai la porte et entrai, refermant délicatement le battant derrière moi. L’obscurité était presque totale, seulement percée par la lueur de la lune filtrant à travers les immenses baies vitrées qui donnaient sur la falaise de l’Hudson. L’odeur de Dominic était partout ici : tabac hollandais, papier ancien, cuir vieilli et une pointe métallique de solvant pour arme à feu.
Je contournai l’immense bureau d’ébène. Derrière le fauteuil directorial, un tableau du Caravage — Le Martyre de saint Matthieu — masquait un renfoncement. Je glissai mes doigts tremblants derrière le cadre doré. Un panneau d’acier froid. Il n’y avait pas de serrure électronique ici, mais un coffre-fort mural biométrique. Impossible à forcer.
Le découragement me submergea, m’arrachant presque un sanglot. J’avais risqué ma vie pour me heurter à un mur de titane.
Puis mon regard se porta sur le bureau lui-même. Sous une pile de bordereaux maritimes et de rapports comptables se trouvait un tiroir central fermé par une simple petite clef en laiton… qui était restée insérée dans la serrure. Dominic avait dû partir dans une telle urgence que le rituel méticuleux de verrouillage avait été bâclé.
Je tournai la clef. Le tiroir s’ouvrit en glissant sur des rails huilés.
À l’intérieur, posée au sommet de plusieurs passeports diplomatiques et liasses de billets étrangers, se trouvait une chemise en carton beige, usée sur les bords, marquée d’un tampon écarlate : CONFIDENTIEL – DOSSIER CLARA MORALES.
Mes mains tremblaient tellement que la chemise manqua de m’échapper. Je m’assis sur la moquette épaisse, derrière le bureau, à l’abri des regards extérieurs, et j’allumai la minuscule lampe de poche que j’avais volée dans la trousse de secours du couloir.
J’ouvris le dossier.
Les premières pages contenaient des photographies de moi. Des clichés pris au téléobjectif au cours des cinq dernières années.
Moi sortant de mon minuscule studio de Brooklyn avec mon sac de cours.
Moi servant des cafés dans un diner sous la pluie.
Moi attendant à la pharmacie pour renouveler les anticoagulants de ma mère.
Moi pleurant sur un banc du parc après avoir appris le coût faramineux de l’opération cardiaque d’Ellen.
Chaque étape de ma vie d’adulte était fichée, minutée, documentée avec une précision d’horloger. Mes relevés bancaires, mes résultats médicaux, mes dettes universitaires… Dominic Rossi savait tout de mes galères bien avant que je ne pose le pied à l’hôtel Aster Crown.
Mais ce n’était rien comparé aux documents glissés dans la seconde partie du dossier.
Une chemise intercalaire portait une étiquette jaune fanée avec un autre nom : MARCO VALENTI.
Marco Valenti. Mon père biologique. Celui qui m’avait abandonnée, celui qu’on m’avait dit mort sur une autoroute du Sud.
Mes yeux dévorèrent avidement les lignes tapées à la machine sur du papier à en-tête des familles mafieuses de 2004.
Marco Valenti n’était pas un simple ouvrier itinérant. C’était l’un des lieutenants les plus loyaux et les plus redoutables de Lorenzo Rossi, le père de Dominic. En 2004, une faction dissidente menée par un jeune capitaine ambitieux — Victor Costa — avait organisé l’assassinat de Lorenzo Rossi. Mais pour réussir leur putsch, ils avaient besoin d’une taupe, ou à défaut, d’un coupable idéal pour détourner les soupçons pendant qu’ils prenaient le contrôle du syndicat.
Marco Valenti avait découvert le complot de Costa. Il s’était précipité pour avertir les Rossi. Mais il était arrivé trop tard. Lorenzo était déjà mort dans son manoir criblé de balles. Et lorsque le jeune Dominic Rossi, alors âgé de vingt-deux ans, était arrivé sur les lieux, aveuglé par le chagrin et la rage, les preuves avaient été magistralement manipulées par Costa. Les armes du crime portaient les empreintes de Marco Valenti. Un faux compte en banque aux Bahamas au nom de Valenti venait d’être crédité de deux millions de dollars provenant des rivaux de la famille.
Dominic avait cru à la trahison.
Il avait traqué Marco Valenti. Sans procès. Sans pitié.
La dernière page du rapport de police clandestine m’arracha un haut-le-cœur si violent que ma main se plaqua contre ma bouche pour étouffer mon cri.
C’était un rapport d’exécution daté du 14 novembre 2004, signé par Enzo Moretti et paraphé par Dominic Rossi lui-même.
Dominic avait personnellement abattu Marco Valenti dans un entrepôt abandonné du New Jersey, lui logeant trois balles dans la tête avant de faire couler son corps dans un bloc de béton jeté au large de Long Island.
Avant de mourir sous les tortures des hommes de Dominic, Marco n’avait cessé de hurler son innocence et avait supplié : « Épargnez ma femme Ellen. Épargnez ma petite fille Clara. Elles n’ont rien à voir avec ça. »
La vérité m’explosa au visage avec la force destructrice d’une onde de choc.
Mon père n’était pas mort d’un accident de la route. L’homme dont je portais désormais la bague au doigt, l’homme qui m’avait sauvée à l’hôpital, était le monstre qui avait assassiné mon père de sang-froid sur la base d’un mensonge forgé par son propre ennemi.
Puis, une note manuscrite, rédigée de l’écriture acérée de Dominic et datée d’il y a six mois seulement, complétait le calvaire :« L’informateur de Costa a enfin parlé avant de succomber. Marco Valenti disait la vérité. Il n’a jamais trahi mon père. Costa a orchestré le massacre de 2004 et nous a manipulés pour que nous liquidions le seul homme qui aurait pu l’arrêter. J’ai tué un innocent fidèle. Sa veuve se meurt par manque d’argent pour des soins cardiaques. Sa fille se tue au travail pour survivre. Je ne peux pas ressusciter les morts, mais je veillerai sur la fille de Marco sans qu’elle ne connaisse jamais la vérité sur mon crime. La dette sera payée dans le sang ou dans l’or. Elle ne doit jamais savoir. »
Les larmes inondaient mes joues, mouillant les feuillets jaunis.
« Elle n’était jamais censée le savoir. »