Le souffle me manquait. Mon esprit tournoyait dans un maelström de révélations contradictoires. Victor Costa… le commanditaire du meurtre de Lorenzo Rossi, l’assassin indirect de mon père, le tireur du gala…

Avant que je ne puisse assimiler ce cataclysme mental, une détonation sourde retentit à l’extérieur.

Ce ne fut pas un coup de feu isolé.
Ce fut une explosion titanesque qui fit voler en éclats les immenses baies vitrées du bureau.

L’onde de choc me projeta au sol. Des milliers de débris de verre arrosèrent la pièce comme une pluie de diamants mortels. Dominic s’était jeté sur moi au millième de seconde précédant l’impact, son corps lourd et puissant encaissant le souffle et les fragments tranchants pour me protéger.

Des alarmes stridentes se mirent à hurler à travers tout le domaine. Dehors, des tirs d’armes automatiques crépitaient, déchirant le calme de la nuit avec une violence sauvage.

Dominic se redressa immédiatement, le dos de sa chemise tailladé par le verre, le visage ensanglanté par une coupure au front. Ses yeux ne contenaient plus aucune hésitation : le prédateur avait repris le dessus. Il dégaina son arme et m’aida à me relever en me tirant derrière le lourd bureau d’acajou renversé.

« Le poste de garde sud a sauté, » lâcha-t-il froidement, enclenchant la culasse de son pistolet. « Costa. Il a profité de la diversion de Brooklyn pour attaquer le domaine avec tout ce qu’il a. »

La porte du bureau vola en éclats sous une rafale de fusil d’assaut. Enzo s’effondra à l’intérieur, roulant sur le plancher, son arme de poing fumante à la main, sa chemise imbibée de sang au niveau du flanc gauche.

« Ils sont dans l’aile centrale ! » cracha Enzo en toussant un filet d’écume rouge. « Ils ont coupé les lignes d’alimentation de secours. Les nôtres tombent comme des mouches. Dominic… ils sont venus pour elle. Costa veut la tête de Clara ! »

Dominic ne paniqua pas. Il s’accroupit près d’Enzo, lui glissant un chargeur plein dans la main. « Où est Isabella ? »

« Dans la salle forte sous la cave à vin. Elle est en sécurité pour l’instant. Mais ils ont des explosifs thermiques. Ils vont faire sauter les portes blindées d’ici dix minutes si on ne coupe pas leur retraite. »

Dominic se tourna vers moi. Dans la pénombre striée par les lueurs des incendies extérieurs, son regard s’ancra dans le mien avec une intensité désespérée. Il fouilla dans sa poche de pantalon et en sortit une petite clef plate accompagnée d’une télécommande miniature.

« Écoute-moi très attentivement, Clara, » dit-il d’une voix pressante, presque douce malgré le fracas des combats qui se rapprochaient dans le couloir. « Derrière la bibliothèque de mon vestiaire privé, il y a un monte-charge secret qui descend directement à un tunnel menant à un hangar à bateaux sur l’Hudson. Il y a un hors-bord prêt à partir. Cette clef ouvre le tableau de bord. La télécommande ouvre la grille immergée. Tu démarres et tu descends le fleuve plein sud jusqu’à la marina de Hoboken. Mes hommes de confiance sur place t’attendront avec un passeport et un vol pour Zurich. Tu retrouveras ta mère. Tu auras assez d’argent pour trois vies. Tu seras libre. Libre de moi. Libre de ce nom maudit. »

Je le fixai, incrédule. « Et toi ? »

Un sourire amer, presque libérateur, étira ses lèvres couvertes de suie et de sang.

« Moi, je reste ici. Je vais régler la dette de ton père une bonne fois pour toutes. Costa mourra ce soir dans cette maison, ou je mourrai avec lui. Si je ne survis pas, le testament chez mon notaire fait de toi l’unique héritière légale de tout l’empire financier licite des Rossi. Tu n’auras plus jamais peur. Tu n’auras plus jamais faim. »

Il se tourna vers Enzo. « Couvre-la jusqu’au vestiaire. Ensuite, rejoins la salle forte. »

« Dominic, attends ! » criai-je, ma main agrippant instinctivement son bras ensanglanté.

Pourquoi faisais-je cela ? Cet homme avait tué mon père. Il m’avait menti, manipulée, mariée de force. Je devais souhaiter sa mort avec chaque fibre de mon être. Et pourtant, en voyant cet homme prêt à s’immoler pour corriger son péché, en comprenant que toute cette forteresse n’avait été érigée que pour me servir de bouclier contre les véritables monstres qui avaient orchestré la chute de ma famille, quelque chose se brisa en moi. La haine pure ne laissait pas place au pardon, mais à une lucidité féroce.

« Tu as dit que nous étions mariés devant Dieu et devant tes lois, » murmurai-je, le souffle court, mon cœur battant la chamade contre cette septième balle qui refusait de m’achever. « Une Donna Rossi ne s’enfuit pas par un tunnel de contrebande pendant que son manoir brûle. »

Dominic resta pétrifié pendant une demi-seconde, soufflé par mes mots. Puis un éclat féroce, presque sauvage, illumina son regard d’acier.

« Tu as l’esprit de ton père, Clara. Jamais soumis. Jamais brisé. »

Des bruits de pas lourds résonnèrent dans le couloir, accompagnés de jurons en italien et du cliquetis d’armes que l’on rechargeait.

« Enzo, à mon signal ! » ordonna Dominic.

Il ne s’agissait plus de fuir. Il s’agissait de survivre.

Dominic surgit de derrière le bureau renversé, tirant trois coups d’une précision diabolique dans l’embrasure de la porte. Deux mercenaires en gilets pare-balles s’effondrèrent dans le couloir avant d’avoir pu lever leurs fusils. Enzo ouvrit le feu depuis le sol, fauchant un troisième assaillant aux jambes.

Je rampai derrière les débris de boiseries pour atteindre le tiroir ouvert du bureau. Mes doigts se refermèrent sur le revolver à barillet nickelé que Dominic gardait sous ses passeports. Une arme lourde, un .357 Magnum aux plaquettes de crosse en nacre. J’avais les mains moites, mais mes doigts ne tremblaient plus. La douleur dans mes poumons s’était transformée en une décharge d’adrénaline pure qui anesthésiait chaque nerf de mon anatomie.