Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas une protection désintéressée née de ma bravoure au gala. C’était une expiation monstrueuse, une tentative pathétique de racheter une âme damnée. Dominic Rossi me surveillait depuis des années par remords, finançant indirectement certaines choses, prévoyant d’intervenir pour ma mère, avant que le hasard ne me jette sur sa route à l’hôtel Aster Crown. En sauvant sa mère Isabella, je n’avais fait que sceller un pacte macabre avec le boucher de mon père.

Soudain, un bruit sec retentit derrière moi.

« Tu n’aurais jamais dû ouvrir ce tiroir, Clara. »

Je sursautai violemment, une douleur fulgurante déchirant ma poitrine.

Enzo se tenait dans l’encadrement de la porte entrouverte. Il ne portait pas d’arme à la main, mais son visage était décomposé, blême sous la lumière de la lune.

« Vous le saviez, » suffoquai-je, serrant les papiers contre mon cœur endolori. « Vous l’avez aidé à le tuer ! Vous avez torturé mon père ! »

« Ton père était mon ami, Clara, » murmura Enzo d’une voix brisée, faisant un pas hésitant dans la pièce. « Quand Lorenzo est mort, New York brûlait. Dominic était un loup sauvage rendu fou par la perte de son père. Les preuves fabriquées par Costa étaient parfaites. Si nous n’avions pas agi, le syndicat se serait retourné contre Dominic en le traitant de lâche. J’ai essayé de lui dire que Marco était innocent, mais le sang appelait le sang. Et quand la vérité a enfin éclaté il y a six mois… Dominic est mort de l’intérieur. »

« Il a tué mon père ! Et il a osé me mettre cette bague au doigt ! » hurlai-je, ma voix se brisant dans un sanglot rauque. « C’est un monstre ! Vous êtes tous des monstres ! »

« Peut-être, » résonna une troisième voix, glaciale comme la tombe.

Dominic se tenait dans le couloir, juste derrière Enzo. Il n’avait pas son pardessus. Des taches de sang frais maculaient les poignets retroussés de sa chemise blanche. Il portait un pistolet semi-automatique au ceinturon, encore tiède de l’affrontement qui venait de s’achever à Brooklyn.

Enzo se figea. « Dominic… elle a tout lu. »

Dominic ne regarda même pas son consigliere. Ses yeux étaient rivés sur moi, perçants, impénétrables, mais au fond de cette noirceur scintillait une douleur si brute qu’elle semblait presque humaine.

« Laisse-nous, Enzo, » ordonna le parrain sans élever la voix.

« Dominic, sois raisonnable, elle est encore faible— »

« SORS ! » rugit Dominic d’une voix qui fit trembler les vitres du bureau.

Enzo baissa la tête et recula dans le couloir, refermant lentement la porte derrière lui.

Nous étions seuls. La jeune femme brisée et l’homme qui avait détruit son existence avant même qu’elle n’apprenne à vivre.

Je me relevai péniblement, m’appuyant contre le dossier en acajou du fauteuil pour ne pas m’effondrer. Je lui jetai les feuilles tachées de larmes au visage. Les papiers voletèrent dans l’air froid avant de s’éparpiller sur le sol entre nous.

« Tu as tué mon père ! » criai-je, ignorant l’étau d’acier qui se resserrait autour de mes poumons. « Tu l’as abattu de trois balles dans la tête ! Tu l’as jeté dans l’océan comme un déchet ! Et après, tu as osé venir me regarder à l’hôpital en me disant que tu allais me protéger ? Tu ne me protégeais pas de Costa, tu te protégeais de ta propre conscience ! »

Dominic ne broncha pas. Pas un muscle de son visage ne tressaillit sous la volée de papier. Il avança d’un pas lent, mesuré, jusqu’à se trouver à moins d’un mètre de moi.

« C’est la vérité, » dit-il, la voix étrangement calme, presque sourde. « Chaque mot écrit dans ce dossier est vrai. J’ai tué Marco Valenti. J’ai cru aux mensonges de Costa, j’ai été aveugle, et j’ai assassiné l’homme le plus loyal que cette famille ait jamais porté. »

« Alors tue-moi aussi ! » criai-je en frappant son torse de mes poings faibles. « Achève le travail ! Parce que je te le jure devant Dieu, dès que je sors d’ici, je vais voir la police, je vais voir le FBI, je raconterai tout jusqu’à ce que tu pourrisse dans un couloir de la mort ! »

Il attrapa mes poignets. Sa prise était ferme mais dépourvue de brutalité, souple pour ne pas heurter mes cicatrices.

« Tu crois que j’ai peur de la prison ou de la mort, Clara ? » murmura-t-il, ses lèvres à quelques centimètres des miennes. « Je vis en enfer depuis le jour où j’ai compris ce que j’avais fait à ton père. Quand j’ai appris pour la maladie de ta mère, j’ai juré de réparer l’irréparable. J’ai orchestré la faillite de l’hôpital public pour forcer son transfert vers les spécialistes que je finançais en sous-main. Je voulais vous donner une vie de reine à toutes les deux, sans que vous ne sachiez jamais d’où venait cet argent ensanglanté. Mais tu t’es jetée devant les balles pour sauver ma mère. »

Ses yeux s’embuèrent d’une lueur sombre. « Tu as risqué ta vie pour la femme qui m’a donné le jour, alors que j’avais pris la vie de l’homme qui t’avait donné la tienne. Tu comprends ce que le destin a fait de nous, Clara ? Tu t’es condamnée en voulant être une héroïne. Costa sait qui tu es maintenant. Il sait que tu es la fille de Marco. »

Cette dernière phrase me figea sur place. « Quoi ? »

« Costa n’a pas seulement essayé de tuer ma mère au gala, » révéla Dominic, lâchant doucement mes mains. « Il savait que tu travaillais là-bas ce soir-là. Il a envoyé son tireur pour faire d’une pierre deux coups : éliminer Isabella et t’éliminer toi, pour effacer à jamais la dernière preuve vivante de sa trahison de 2004. Quand tu as survécu, sa seule obsession est devenue de te faire taire avant que tu ne découvres ce dossier. C’est pour ça que je t’ai épousée, bordel ! Pas pour me donner bonne conscience. Ma conscience est morte il y a vingt ans ! Je t’ai épousée parce qu’en tant que Donna Rossi, toute l’armée de la Cosa Nostra est obligée de mourir pour toi s’il le faut. C’était le seul moyen de te garder vivante face à la meute ! »