« Maître Vaneck et deux directeurs de cabinet ministériels ont appelé notre direction générale il y a dix minutes pour menacer de suspendre nos fréquences de diffusion si nous laissions entrer ces prétendus forcenés, » dit-elle en regardant Jacques d’un œil admiratif. « Notre directrice a répondu qu’elle préférait aller en prison pour insubordination plutôt que de manquer le plus grand coup d’éclat journalistique de la Cinquième République. Vous avez cinq minutes pour vous rafraîchir. Nous prenons l’antenne nationale à vingt heures zéro une. »
Dans la loge de maquillage, je lavai délicatement le visage d’Héloïse et lui remis sa barrette à motifs floraux dans les cheveux. Elle sourit dans le grand miroir orné d’ampoules rondes.
« On rentre à la maison après, maman ? » me demanda-t-elle innocemment.
Je m’agenouillai devant elle, caressant ses petites joues de velours. « Non, mon amour. Nous n’aurons plus besoin de nous cacher dans cette petite maison. Nous allons enfin pouvoir vivre là où nous le voulons, au grand soleil, sans jamais avoir à fermer la porte à double tour. »
À vingt heures, le générique légendaire du journal télévisé retentit à travers les enceintes de retour du plateau.
Le présentateur vedette, l’air exceptionnellement grave, ouvrit le journal sans les formules de politesse habituelles :
« Mesdames, messieurs, bonsoir. Une édition spéciale exceptionnelle ce soir. Depuis plusieurs heures, les services de police étaient mobilisés pour retrouver une mère de famille et sa fillette prétendument enlevées par un fonctionnaire de police en rupture de ban. La réalité qui se fait jour depuis quelques instants dépasse tout ce que la chronique judiciaire de ce pays a pu connaître depuis un demi-siècle. Nous rejoignons en direct notre studio de Lyon où se trouvent actuellement Claire de la Tour, sa fille Héloïse, ainsi que le brigadier Jacques Renard, frère cadet de feue Camille Renard. »
La caméra rouge s’alluma en face de nous.
Jacques était assis sur le plateau, portant fièrement son uniforme de la Police nationale froissé par la lutte mais débarrassé de toute souillure. Devant lui, posés sous l’œil impitoyable des caméras haute définition, reposaient les carnets intimes de sa sœur et les bilans financiers certifiés d’Helios Meridian.
Pendant douze minutes d’une intensité dramatique inouïe, Jacques prit la parole. D’une voix d’une rigueur absolue, dénuée de toute haine mais vibrante d’une douleur contenue depuis dix ans, il égrena les faits : les transferts de fonds illégaux, la corruption des magistrats, les rapports de police caviardés, la complicité passive des services préfectoraux, et surtout, les aveux posthumes de sa sœur Camille décrivant son assassinat programmé par un homme dont l’argent avait acheté jusqu’au silence des tombes.
Puis ce fut mon tour.
Je regardai droit dans l’objectif, droit dans les yeux de Gabriel, car je savais avec une certitude absolue qu’il était devant son écran dans son salon capitonné de Neuilly, regardant l’édifice de sa gloire s’effondrer comme un château de cartes vermoulu.
« Gabriel, » dis-je d’une voix claire qui ne trembla pas un seul instant. « Tu as passé deux ans à me traquer comme un animal. Tu as détruit la vie de Camille. Tu as tenté de voler notre fille pour en faire le trophée de ton orgueil monstrueux. Mais ce soir, la peur a changé de camp. Ce soir, le monde entier sait quel monstre se cache derrière tes millions et tes décorations républicaines. Tu n’es plus rien. La justice des hommes arrive, et tu ne pourras pas acheter les millions de personnes qui nous regardent ce soir. »
Le lendemain matin, le pays s’éveilla dans un état de stupeur totale.
L’onde de choc fut dévastatrice. Dès l’aube, sur ordre exprès du procureur général de la République près la Cour de cassation — saisi directement en urgence sous la pression de l’opinion publique — une division d’élite de la gendarmerie nationale perquisitionnait le siège du groupe de Gabriel à la Défense et son domicile privé.
Les fouilles entamées au complexe thermal de Haute-Savoie, guidées par les indications millimétrées des carnets de Camille, mirent au jour dès la fin de matinée une cavité scellée sous la dalle de béton du parking souterrain. Les restes de Camille Renard y reposaient, enveloppés dans une bâche industrielle portant encore le marquage d’une filiale de terrassement de mon mari. L’analyse médico-légale mit en évidence deux impacts de balle à la base du crâne. Le meurtre avec préméditation était matériellement constitué, balayant d’un revers de main dix années de mensonges officiels.
Gabriel de la Tour fut interpellé à midi moins le quart alors qu’il tentait d’embarquer à bord d’un jet privé sur le tarmac du Bourget en direction d’un pays sans convention d’extradition. Les menottes furent cliquetées autour de ses poignets par des hommes qui, vingt-quatre heures plus tôt, lui serraient encore la main avec déférence.
Maître Vaneck fut arrêté dans la clinique privée lyonnaise où il s’était réfugié pour faire soigner son nez fracturé. Il fut mis en examen pour association de malfaiteurs, tentative d’enlèvement d’enfant en bande organisée, et corruption active de fonctionnaires publics.
Un mois plus tard, l’automne avait paré les montagnes de Haute-Savoie d’une parure d’or et de pourpre.
Le vent frais soufflait sur le petit cimetière communal où reposait désormais Camille, à côté de son père, sous une pierre de granit simple ornée d’œillets blancs. Le ministre de la Justice en personne avait été contraint de présenter des excuses officielles publiques à la famille Renard pour les dysfonctionnements gravissimes de l’appareil judiciaire au cours de la décennie écoulée.
Jacques n’avait pas été révoqué. La commission de discipline, submergée par une pétition nationale signée par plus d’un million de citoyens et soutenue par l’ensemble des syndicats de police indépendants, l’avait blanchi de toute accusation d’insubordination, saluant son courage héroïque face à des ordres manifestement illégaux. Il venait d’être promu capitaine au sein de la brigade criminelle de Lyon, avec Rex à ses côtés, désormais décoré de la médaille d’honneur de la police pour actes de courage et de dévouement.