Au bout de trente secondes interminables qui me parurent durer un siècle, le corps de l’homme mollit, ses yeux révulsés perdirent leur éclat agressif, et il glissa inconscient sur la terre battue. Jacques le désarma aussitôt, ramassa son arme et son téléphone portable, puis attacha solidement ses mains et ses chevilles à l’aide d’un vieux câble électrique traînant au sol, bâillonnant sa bouche avec du ruban adhésif d’emballage.

Mais le vacarme avait inévitablement alerté le second homme en haut.

« Franck ? Qu’est-ce que tu fabriques là-dessous ? » hurla une voix depuis le couloir supérieur.

Des pas précipités se firent entendre, se dirigeant vers la cuisine qui surplombait directement le potager.

« Il va sortir pour nous couper la retraite par le soupirail ! » chuchota Jacques en me tirant par le bras. « On passe par l’escalier ! Maintenant ! »

Nous avons monté les marches quatre à quatre dans un élan de folie pure. Jacques surgit dans le vestibule, son arme levée. L’homme en costume était effectivement dans la cuisine, pointant son arme vers le jardin par la fenêtre brisée. En entendant nos pas dans son dos, il tenta de pivoter, mais Jacques tira deux coups de semonce qui pulvérisèrent le cadre de la porte à dix centimètres de sa tête, projetant des éclats de bois et de plâtre.

« Police ! Lâche ton arme ou la prochaine est au centre ! » hurla Jacques d’une voix qui fit trembler les cloisons de plâtre.

La détonation dans l’espace clos d’un appartement fut assourdissante. L’homme, totalement déstabilisé par cette attaque venant de ses arrières alors qu’il croyait traquer des proies faciles, laissa choir son pistolet sur le lino de la cuisine et leva les mains en l’air, le regard terrifié.

« Contre le mur ! À plat ventre ! » ordonna Jacques sans baisser son arme. L’homme obéit immédiatement, s’étalant de tout son long.

Jacques me jeta les clés de la camionnette qu’il avait gardées dans sa poche. « Courez à la camionnette, Claire ! Démarrez ! Je couvre vos arrières ! »

Je franchis la porte d’entrée fracassée, courant à perdre haleine à travers les ronces et le jardin dévasté. La chaleur de l’après-midi me brûlait les poumons. Quand j’atteignis la camionnette dissimulée derrière la haie, mon cœur fit un bond d’effroi indicible : Maître Vaneck était debout devant la vitre passager, tenant un tournevis rouillé avec lequel il tentait de faire levier pour forcer la portière !

À l’intérieur, Rex aboyait avec une férocité meurtrière, ses crocs claquant contre la vitre renforcée, empêchant l’homme de passer la main. Héloïse pleurait, blottie au fond du plancher.

En m’apercevant surgir du taillis avec le paquet de documents sous le bras, Vaneck abandonna son tournevis et se jeta vers moi avec un rictus de hyène.

« Rendez-moi ça, sale garce ! Vous ne savez pas ce que vous détruisez ! Gabriel vous fera dépecer vivante ! »

Il tenta de m’arracher le paquet, ses ongles griffant violemment mon poignet droit jusqu’au sang. Mais deux années de cavale, deux années de terreur silencieuse et de survie animale avaient effacé toute once de passivité en moi. Je n’étais plus la femme docile et terrorisée qu’il avait connue dans les salons dorés de la capitale. J’étais une mère dont on tentait d’arracher l’enfant.

D’un mouvement instinctif et d’une violence inouïe, je lui assénai un coup de genou en plein dans l’entrejambe avec toute l’énergie du désespoir. Vaneck poussa un hurlement aigu, se pliant en deux sous la douleur atroce. Alors qu’il titubait, je fracassai le coin renforcé du lourd paquet de carnets directement sur son nez. Un craquement sec retentit, suivi d’une giclée de sang pourpre qui macula sa chemise immaculée. Il s’effondra sur le talus d’herbe en gémissant de douleur et de honte.

Jacques arriva à cet instant précis, enjambant le corps tremblant de l’avocat déchu sans même lui accorder un regard.

« Montez ! » cria-t-il en sautant derrière le volant.

Je bondis sur le siège passager, serrant le paquet contre mon cœur. Jacques mit le contact, le vieux moteur diesel toussa, cracha une fumée noire et s’ébroua vigoureusement. Nous nous sommes extirpés du chemin de terre dans une gerbe de cailloux, laissant Vaneck roulé en boule dans la poussière, son empire juridique écroulé sur le bord d’une départementale oubliée de tous.

Dans l’habitacle, Héloïse se redressa enfin. En voyant le sang sur mon poignet, elle tendit sa petite main pour caresser ma peau. « Maman a bobo ? » demanda-t-elle avec une pureté qui fit éclater mes dernières barrières émotionnelles.

« Non, mon ange, » dis-je en l’attirant sur mes genoux, l’inondant de baisers tandis que Rex posait son museau sur mon épaule pour me lécher la joue avec insistance. « C’est fini. Maman n’aura plus jamais bobo. Nous n’aurons plus jamais peur. »

Jacques ne souriait pas encore. Son visage était tendu vers l’horizon qui défilait à travers le pare-brise fissuré.

« Nous ne pouvons pas faire confiance aux autorités judiciaires ordinaires, » dit-il d’une voix posée mais urgente. « Gabriel de la Tour a des complicités jusqu’au Conseil supérieur de la magistrature. Si nous déposons ces pièces dans un commissariat ou chez un juge d’instruction local, le dossier sera étouffé sous le secret de l’instruction, les preuves disparaîtront des scellés, et nous serons neutralisés discrètement avant le moindre procès public. »

« Alors que fait-on ? » demandai-je en regardant les carnets de Camille que je venais de libérer de leur gangue de plastique.

L’écriture de Camille était élégante, fine, mais nerveuse. Dès les premières pages, des noms d’entreprises écrans, des numéros de comptes bancaires au Luxembourg et en Suisse, et des comptes-rendus de réunions secrètes décrivant des malversations d’une ampleur nationale apparaissaient sous nos yeux. Mais le plus glaçant était son journal intime : les récits détaillés des sévices psychologiques, des menaces de mort explicites formulées par Gabriel lorsqu’elle avait menacé de révéler ses montages financiers, et le plan terrifiant qu’il avait élaboré pour faire couler sa voiture dans le ravin avec la complicité d’un garagiste véreux grassement rétribué.