« Nous appliquons la doctrine de la transparence absolue, » déclara Jacques, un éclair de génie tactique illuminant son regard fatigué. « On ne combat pas une ombre dans le noir, Claire. On allume un projecteur si puissant que l’ombre est pulvérisée. »

Il sortit le smartphone qu’il avait confisqué à l’homme de main dans la cave. « Ce téléphone est crypté avec une application satellite dédiée. Il est impossible à bloquer immédiatement par les opérateurs classiques sans un ordre direct du réseau de Gabriel. Et Gabriel ne sait pas encore que ses hommes sont hors d’état de nuire. »

Il composa un numéro de mémoire. Il mit le haut-parleur.

Après trois sonneries, une voix de femme, mûre, grave et incisive, répondit :

« Allô ? Qui est sur cette ligne d’urgence ? »

« Hélène de Marval ? » demanda Jacques.

Un silence surpris s’installa au bout du fil. Hélène de Marval était la rédactrice en chef du pôle d’investigation d’un grand quotidien indépendant parisien, réputée pour son incorruptibilité absolue et ses enquêtes retentissantes qui avaient fait tomber trois ministres au cours de la décennie écoulée.

« Oui, c’est moi. Comment avez-vous obtenu ce numéro sécurisé ? »

« Je suis le brigadier Jacques Renard. Et je suis avec Claire de la Tour. »

Un souffle court résonna à travers le haut-parleur. « Claire de la Tour ? La femme disparue ? La police prétend depuis ce matin que vous l’avez enlevée après avoir assassiné deux agents en civil ! L’information tourne sur les chaînes d’information en continu depuis vingt minutes ! »

« C’est une manipulation intégrale orchestrée par son mari avec la complicité du parquet corrompu, » répliqua Jacques sans élever la voix. « Mais j’ai mieux que des démentis, madame de Marval. J’ai sous les yeux l’intégralité de la comptabilité occulte de la société Helios Meridian, les preuves des rétrocommissions versées lors de la privatisation des autoroutes du sud, et surtout… les carnets intimes de ma sœur Camille Renard, la première épouse de Gabriel, assassinée il y a dix ans. Elle décrit avec précision l’endroit où son corps a été dissimulé sous les fondations du complexe thermal de Saint-Gervais. »

Un silence de plomb tomba sur la ligne. On entendait seulement le cliquetis frénétique d’un clavier d’ordinateur à l’autre bout du fil. Hélène de Marval mesurait instantanément la portée sismique de ce qu’elle venait d’entendre.

« Si ce que vous dites est vrai… ce n’est pas seulement Gabriel de la Tour qui tombe. C’est tout l’appareil financier qui soutient la moitié de la majorité parlementaire. Où êtes-vous ? »

« À trois heures de Paris par les nationales, » répondit Jacques. « Mais nous ne pourrons jamais atteindre vos bureaux. Tous les péages et les entrées de la capitale doivent être sous surveillance de la brigade anticriminalité avec consigne de neutralisation. Nous avons besoin d’une diffusion immédiate, massive, irréversible. »

« Écoutez-moi bien, » dit la journaliste avec une autorité magistrale. « Ne venez pas à Paris. Dirigez-vous vers le siège régional de France Télévisions à Lyon. J’appelle immédiatement le rédacteur en chef du direct national. À dix-neuf heures cinquante-cinq, c’est l’édition spéciale avant le journal de vingt heures. Je serai en duplex depuis Paris pour présenter l’enquête que nous préparions en secret depuis six mois sur Helios Meridian. Mais il me manquait la clé de voûte : le volet criminel et les preuves matérielles que vous détenez. Si vous entrez sur ce plateau en direct avec l’enfant et les documents devant six millions de téléspectateurs, aucune force de police, aucun magistrat véreux ne pourra étouffer l’affaire. Votre sécurité sera garantie par la lumière crue de la télévision nationale. »

« Donnez-nous un point d’accès sécurisé, » demanda Jacques.

« Quai Sarrail, par les quais de livraison techniques. Je préviens la sécurité interne de la chaîne et le délégué syndical de la CGT audiovisuelle. Eux ne roulent pour personne d’autre que la liberté d’informer. Allez-y. Roulez. »

La communication coupa.

Jacques tourna le volant vers le sud-est, en direction des boulevards périphériques de l’agglomération lyonnaise.

Le trajet fut une épreuve de nerfs absolue. Chaque gyrophare aperçu au loin sur une bretelle d’accès nous arrachait un frisson de panique. Mais la vieille camionnette blanche de Marcel, maculée de poussière de chantier et roulant rigoureusement aux limitations de vitesse, passa inaperçue au milieu du flux continu des travailleurs rentrant chez eux en cette fin d’après-midi.

Pendant que Jacques conduisait, je pris le smartphone crypté et pris en photo chaque page cruciale des carnets de Camille, chaque tableau d’amortissement occulte d’Helios Meridian, envoyant les fichiers chiffrés sur le serveur sécurisé qu’Hélène de Marval venait de nous ouvrir par messagerie sécurisée. Au fur et à mesure que les pourcentages de téléchargement atteignaient cent pour cent, je sentais le poids écrasant de deux années de cavale s’évaporer dans les nuages numériques. Le prédateur ne pouvait plus nous faire disparaître dans le silence. Même si nous étions abattus sur le trottoir, son cercueil judiciaire était déjà scellé par les données qui irriguaient désormais les rédactions les plus intransigeantes du pays.

À dix-neuf heures quarante, la camionnette s’engageait sur les berges du Rhône.

Le bâtiment imposant de France Télévisions se dressait devant nous, ses vitres teintées reflétant les derniers feux du couchant. À l’arrière, près des quais de déchargement des régies mobiles, trois hommes en gilet fluorescent nous faisaient signe de la main avec des lampes de signalisation.

Jacques coupa le moteur. Nous étions arrivés.

Lorsque nous sommes sortis du véhicule, des membres de la sécurité et deux techniciens syndicalistes nous ont immédiatement encadrés pour former un cordon de protection impassible. Rex marchait au pas, fier et calme, sentant que la tension basculait vers un dénouement solennel. Je portais Héloïse, qui regardait avec des yeux émerveillés les faisceaux de projecteurs et l’agitation bourdonnante des studios de production.

Une femme aux cheveux courts et argentés s’avança à notre rencontre dans le couloir d’accès au plateau central. C’était la directrice de l’antenne régionale, le visage pâle mais l’allure résolue.