Il jeta un coup d’œil à son tableau de bord. La radio de bord grésillait déjà. Une voix d’opérateur résonna, froide, mécanique :
« À toutes les unités du secteur Ouest. Avis de recherche prioritaire concernant le véhicule sérigraphié indicatif Tango-Deux-Quatre. Suspicion de détournement par personnel sous emprise ou défaillance opérationnelle. Procéder à l’interception sans usage d’armes si possible. Ordre émanant de la direction zonale. »
Jacques éteignit brutalement la radio d’un coup de poing. « Ils n’ont même pas attendu dix minutes. Il a activé ses relais immédiatement. Nous n’allons pas au commissariat. La maison départementale est déjà compromise. »
« Alors où va-t-on ? » criai-je, la terreur reprenant ses droits. « Nous sommes dans une voiture de police géolocalisée ! Ils savent exactement où nous nous trouvons à la seconde près ! »
Pour toute réponse, Jacques braqua brusquement sur une petite route départementale bordée de platanes centenaires, s’éloignant des grands axes qui menaient vers l’autoroute. « Le traceur GPS est couplé au relais radio principal. Je vais couper l’alimentation dans un instant, mais avant cela, il me faut un abri pour que nous puissions disparaître des radars optiques. Si les hélicoptères de la gendarmerie décollent, nous serons repérés en rase campagne en moins d’un quart d’heure. »
Il conduisit pendant vingt minutes avec une précision chirurgicale, évitant les caméras de vidéosurveillance urbaine qu’il connaissait par cœur. Nous nous enfonçâmes dans les collines boisées qui cernaient la vallée, là où la végétation dense offrait un rempart naturel contre les vues aériennes. Il s’engagea finalement sur un chemin de terre cahoteux, masqué par d’épaisses frondaisons de chênes, menant à une ancienne scierie désaffectée depuis les années quatre-vingt-dix. Le hangar en tôle rouillée semblait abandonné depuis des décennies.
Jacques descendit en hâte, fit coulisser une lourde porte en ferraille qui gémit dans un grincement sinistre, et fit entrer le break à l’abri de la pénombre poussiéreuse avant de refermer aussitôt le battant.
Le silence retomba brutalement, lourd, pesant, troublé seulement par le tic-tac du radiateur surchauffé et la respiration saccadée de ma fille.
« Sortez, » ordonna Jacques à voix basse en déverrouillant le coffre pour libérer Rex. « Nous avons moins de vingt minutes avant qu’ils ne recalculent notre dernière position connue par triangulation passive. »
Il ouvrit le capot de la voiture, débrancha violemment les cosses de la batterie et arracha un boîtier noir dissimulé sous la garniture du tableau de bord avant de l’écraser sous son talon avec une rage méthodique. Puis il se tourna vers moi. La sueur perlait sur son front, marquant les traits juvéniles mais durcis de son visage.
« Claire, regardez-moi, » dit-il en s’accroupissant pour se mettre à ma hauteur. « Si je suis venu vous chercher ce matin, ce n’était pas par hasard. Gabriel a engagé un cabinet d’enquêteurs privés russes il y a un mois. Ils ont scanné les bases de données des écoles maternelles rurales avec un algorithme de reconnaissance faciale pirate. Ils ont repéré la photo de classe d’Héloïse prise lors de la kermesse de printemps de l’école communale. »
Mon sang se glaça. L’école. J’avais pourtant supplié la directrice de ne publier aucun cliché, mais l’association des parents d’élèves avait fait paraître un livret commémoratif. Une simple négligence, une misérable photo floue, et l’édifice de ma liberté clandestine s’était écroulé.
« Quand j’ai vu la note de synthèse confidentielle arriver ce matin sur le bureau de mon commandant avec l’ordre de vous cueillir en douceur en attendant ses hommes, j’ai compris que c’était ma seule chance, » continua Jacques. « Pas seulement pour sauver Camille dans ma mémoire, mais pour vous sauver, vous et votre fille. Mais pour que cela fonctionne, vous devez me dire la vérité absolue. Qu’est-ce que vous lui avez pris avant de fuir ? Gabriel ne mobilise pas de telles ressources simplement pour une rancœur conjugale ou pour la garde d’une gamine de quatre ans, même s’il en est maladivement possessif. Il a peur. Je l’ai senti dans la panique de ses intermédiaires. Qu’est-ce que vous détenez ? »
Héloïse s’était assise sur un vieux pneu, fascinée par Rex qui s’était couché à ses pieds, posant son énorme tête truffée de poils noirs sur ses genoux avec une tendresse infinie. La petite fille lui caressait les oreilles, trouvant dans la présence de l’animal un sanctuaire face à la démence des adultes.
Je fermai les yeux, revivant cette nuit pluvieuse de novembre, il y a deux ans, lorsque j’avais franchi le seuil de notre domaine sans jamais regarder en arrière.
« Je n’ai pas pris d’argent, » murmurai-je, la voix brisée par le souvenir. « Ni de bijoux, ni de titres négociables. J’ai pris ce qu’il gardait sous double chiffrement biométrique dans la chambre forte dissimulée derrière la bibliothèque de son bureau privé. »
« La clé cryptographique ? » s’enquit Jacques, les yeux écarquillés.
« Mieux que ça. Le grand livre comptable physique de la holding offshore Helios Meridian. Mais surtout… les carnets intimes de Camille. »
Jacques tressaillit. Tout son corps sembla accuser le coup comme s’il venait de recevoir une décharge électrique. Ses lèvres tremblèrent, perdant toute contenance pendant une seconde. « Les carnets de ma sœur ? Elle… elle écrivait tout. Elle tenait un journal depuis ses quatorze ans. Mais nous n’avions rien trouvé dans sa chambre après sa mort présumée. »
« Gabriel les avait gardés, » expliquai-je, les larmes me brûlant à nouveau les paupières. « Comme des trophées de chasse. C’était un pervers narcissique d’une cruauté raffinée, Jacques. Il prenait plaisir à conserver les témoignages de détresse de ses victimes. Camille y consignait méticuleusement chaque réunion politique occulte, chaque transfert de fonds vers des comptes numérotés au Panama, mais surtout, les dates et les lieux précis où il organisait l’élimination de ses opposants industriels sous couvert d’accidents domestiques ou de suicides maquillés. Elle savait qu’il allait la tuer. Dans ses dernières pages, elle écrivait : Si je disparais, cherchez sous les fondations du complexe thermal de Haute-Savoie. C’est là qu’il enterre ses secrets. »