Jacques tomba à genoux dans la poussière de la scierie, le visage enfoui dans ses paumes calleuses. Ses épaules furent secouées par un sanglot silencieux, déchirant, le deuil de dix années de doutes atroces qui se matérialisait enfin dans la certitude morbide de la vérité. Sa sœur n’était pas partie refaire sa vie au bout du monde comme la justice complaisante avait tenté de le lui faire croire. Elle avait été assassinée et dissimulée sous des tonnes de béton armé par l’un des hommes les plus fêtés du Tout-Paris.

Rex émit un petit gémissement plaintif, se relevant pour venir lécher le front de son maître.

Jacques releva la tête après une longue minute. Quand son regard croisa le mien, toute trace de doute ou de faiblesse avait disparu. Il n’y avait plus que la détermination froide d’un homme qui n’a plus rien à perdre et tout à honorer.

« Où sont ces documents, Claire ? » demanda-t-il d’une voix sourde.

« Ils sont cachés dans le coffre d’une consigne ferroviaire à la gare de Lyon, à Paris. Je n’ai jamais osé aller les récupérer par peur d’être interceptée par les caméras de surveillance. J’ai la clé et le récépissé cousus dans la doublure de mon manteau d’hiver, celui qui est resté dans la penderie de notre maison. »

Un silence glacial retomba dans l’entrepôt.

« Notre maison est encerclée à l’heure qu’il est, » dit Jacques avec lucidité. « Les hommes de Gabriel sont déjà en train de fouiller chaque latte de plancher et de déchirer chaque matelas. Ils trouveront le manteau. »

« Non, » répliquai-je avec un éclair de lucidité. « Pas celui-là. Je l’ai dissimulé dans le double fond du réservoir de la vieille chaudière à fioul de la cave, emballé dans du plastique sous vide. Personne ne fouille un réservoir de fioul usagé sans un équipement thermique spécialisé. Mais nous ne pouvons pas y retourner. C’est un suicide. »

« Nous n’avons pas le choix, » assena Jacques en se relevant d’un bond. « Sans ces carnets et sans cette comptabilité, nous ne sommes que deux fuyards : un flic félon qui a trahi sa hiérarchie et une mère paranoïaque accusée d’enlèvement international d’enfant. Si nous nous rendons les mains vides, ils vous enferment en hôpital psychiatrique ou en détention provisoire, et Héloïse sera ramenée ce soir même chez Gabriel. Dans quarante-huit heures, je serai retrouvé pendu dans ma cellule avec des draps de lit, et l’affaire sera classée. Vous savez comment il opère. »

Il avait raison. La cruauté du monde réel ne laissait aucune place à la naïveté. Nous ne luttions pas contre un simple criminel de droit commun, mais contre une hydre financière et institutionnelle capable de faire plier les lois à sa guise.

« Que fait-on alors ? » demandai-je en serrant Héloïse contre moi.

Jacques consulta sa montre. « Il est treize heures. Les hommes de main de Vaneck vont concentrer leurs recherches sur les gares régionales et les péages d’autoroute en direction de l’Espagne et de l’Italie. C’est la fuite classique. Ils ne s’attendront jamais à ce que nous revenions sur les lieux mêmes de votre enlèvement manqué en plein jour. J’ai un ami dans le village voisin. Un ancien mécanicien de la gendarmerie, à la retraite. Il possède une vieille camionnette de livraison banalisée sans aucune puce électronique. Nous abandonnons le break ici. Nous allons chez lui à pied à travers la forêt. »

Nous avons marché pendant près d’une heure à travers les sous-bois denses, Rex ouvrant la marche avec une vigilance constante, inspectant chaque fourré, dressant l’oreille au moindre craquement de branche. Je portais Héloïse à bout de bras jusqu’à ce que mes muscles brûlent d’épuisement, puis Jacques la prenait sur ses épaules avec une tendresse infinie qui faisait fondre l’angoisse de ma fille. Pour la première fois depuis des mois, j’entendais Héloïse murmurer des bribes d’histoires enfantines à l’oreille du policier, fascinée par ses insignes métalliques.

L’ami de Jacques s’appelait Marcel. C’était un homme aux cheveux blancs comme neige, aux mains burinées par cinquante ans de cambouis et de labeur, dont le regard perçant comprit immédiatement la gravité de la situation sans qu’il fût nécessaire d’entrer dans les détails sordides.

« Tu as des ennuis jusqu’au cou, petit, » dit Marcel en tendant une tasse d’eau fraîche à ma fille. « Les avis de recherche tournent en boucle sur les terminaux de la gendarmerie depuis midi. Ils disent que tu as pété les plombs, que tu es armé et dangereux et que tu as kidnappé une gamine avec sa mère sous la contrainte. »

« C’est un coup monté, Marcel, » répondit Jacques. « Tu me connais. »

« Je te connais depuis que tu as dix ans, mon garçon. Et je connaissais ta sœur Camille. C’est pour ça que je ne te pose pas de questions. Ma camionnette C15 est derrière l’atelier. Le réservoir est plein. Les plaques sont vieilles mais régulières. Prenez-la. Partez par les routes secondaires du plateau. Et que Dieu vous garde, parce que les hommes qui te cherchent ne sont pas des flics ordinaires. J’ai vu deux berlines parisiennes immatriculées dans le huitième arrondissement tourner autour du rond-point du village il y a une demi-heure. Ils quadrillent le secteur comme une zone de guerre. »

Marcel nous fournit également quelques vêtements civils pour Jacques : une veste en toile élimée et une casquette de travailleur qui masquait son visage d’officier trop reconnaissable. Il remit à Héloïse une vieille peluche poussiéreuse trouvée dans un carton, que ma fille serra contre son cœur comme le plus précieux des trésors.

À quatorze heures trente, nous étions de retour aux abords de notre petit village.

Jacques gara la vieille camionnette à trois cents mètres de ma maison, derrière une haie touffue bordant un verger abandonné. La rue était d’un calme trompeur. Depuis notre poste d’observation, nous pouvions voir le grand portillon en bois brisé, qui pendait misérablement sur ses gonds. Devant le perron stationnait une berline sombre, mais personne n’était visible à l’extérieur.