« Ils sont à l’intérieur, » murmura Jacques, observant la maison avec une paire de jumelles de campagne sorties de la boîte à gants. « Deux hommes au rez-de-chaussée. Les rideaux bougent. Ils sont en train de tout saccager. »

« Comment allons-nous atteindre la cave ? » chuchotai-je, le cœur battant à tout rompre.

« Le soupirail arrière, » répondit-il. « Celui qui donne sur le potager. Claire, vous restez dans la camionnette avec Héloïse et Rex. Rex va monter la garde. Si quelqu’un s’approche de la vitre, il ne laissera personne toucher à la poignée. Je vais y aller seul. »

« Non ! » protestai-je en saisissant son bras. « Vous ne savez pas où est la trappe dans la cuve. C’est un mécanisme dissimulé derrière un faux manomètre de pression. Vous ne la trouverez jamais dans le noir sans perdre un temps précieux. Je dois venir avec vous. »

Jacques me regarda dans les yeux, pesant les risques avec une lucidité terrifiante. « C’est trop dangereux. Si nous nous faisons coincer là-dedans, c’est une souricière. »

« Et si vous ne trouvez pas les carnets, nous sommes morts de toute façon, » répliquai-je fermement.

Il soupira, reconnaissant la justesse cruelle de mes paroles. Il se tourna vers la banquette arrière. « Héloïse, mon cœur. Tu dois rester ici avec Rex pendant quelques minutes. Tu es une grande fille courageuse, d’accord ? Tu restes allongée sur le plancher, sous la couverture, et tu ne fais aucun bruit. Rex va te protéger comme un chevalier protège une princesse. »

Héloïse hocha la tête avec un sérieux bouleversant. Le chien vint se coucher par-dessus ses petites jambes, grognant très bas comme s’il avait parfaitement assimilé sa mission sacrée. Jacques laissa un filet d’air par la fenêtre entrouverte et verrouilla manuellement les portières.

Nous avons rampé le long du fossé d’irrigation qui longeait les jardins mitoyens, profitant de la hauteur des herbes folles pour masquer notre progression. Chaque craquement de gravier sous nos semelles me paraissait aussi assourdissant qu’un coup de canon. Nous avons atteint l’arrière de la maison sans nous faire repérer. Le soupirail de la cave était heureusement déverrouillé, simplement retenu par un crochet rouillé que Jacques fit sauter d’une poussée contrôlée.

Il se glissa en premier dans l’ouverture étroite, retombant avec la souplesse d’un félin sur le sol de terre battue trois mètres plus bas, avant de tendre les bras pour m’amortir.

L’odeur de terre humide, de poussière et de fioul ancien nous enveloppa immédiatement. Au-dessus de nos têtes, nous entendions distinctement les pas lourds des hommes de Gabriel qui martelaient le parquet du salon. Des bruits de vaisselle brisée et de tiroirs renversés résonnaient avec une violence aveugle. Ils dévastaient consciencieusement notre modeste sanctuaire.

« Dépêchons-nous, » murmura Jacques à mon oreille.

Je me dirigeai vers le fond de la cave, là où trônait la gigantesque cuve métallique ovoïde, couverte d’une couche de crasse accumulée depuis des décennies. Je passai la main derrière le tuyau d’évacuation principal, là où la tôle présentait une anomalie presque imperceptible. Mes doigts tremblants trouvèrent le loquet à ressort. Dans un déclic minuscule, la plaque métallique pivota, révélant une cavité sèche, protégée de l’oxydation par une double membrane étanche.

Je plongeai le bras à l’intérieur et en sortis un lourd paquet emballé dans plusieurs couches de plastique thermocollé noir.

Les carnets de Camille. Et le registre noir d’Helios Meridian.

Jacques posa sa paume sur le paquet avec une vénération presque religieuse. Ses yeux brillaient dans la pénombre de la cave. La justice n’était plus une abstraction ; elle était là, sous cette enveloppe de plastique, prête à détruire l’empire du prédateur.

Mais au moment même où nous allions faire demi-tour vers le soupirail, le grincement effroyable de la porte en bois de la cave retentit en haut de l’escalier.

Un faisceau de lampe torche ultra-puissant déchira l’obscurité, balayant les marches de pierre.

« Hé, patron ! » cria une voix d’homme depuis l’ouverture en haut des marches. « La trappe de la chaufferie est ouverte ! Il y a des traces de terre fraîche sur les marches du soupirail ! »

« Descends et fouille ! » répondit la voix métallique de l’avocat Vaneck depuis l’étage supérieur. « Si c’est ce flic minable, abats-le sans sommation. On plaidera la légitime défense sur un forcené retranché ! »

Jacques me poussa violemment derrière l’imposante cuve à fioul, me faisant signe de garder un silence absolu. Il tira son arme de son étui de ceinture d’un geste d’une lenteur chirurgicale pour ne produire aucun cliquetis métallique.

Les pas de l’homme résonnaient sur les marches de pierre, lents, prudents, accompagnés par le clic caractéristique d’une culasse d’arme automatique qu’on engage. L’homme descendait méthodiquement, sa torche éclairant tour à tour les vieux casiers à vin et les cartons abandonnés.

Le faisceau s’approchait inexorablement de l’angle de la cuve. Mon cœur battait avec une telle force que j’avais la sensation physique que la cage thoracique allait se briser. Je pouvais sentir l’odeur de tabac froid et d’eau de Cologne coûteuse de l’homme de main.

Soudain, une ombre jaillit.

Jacques n’attendit pas d’être acculé. Il pivota autour du flanc de la cuve avec une vivacité foudroyante, frappant violemment le poignet armé de l’homme avec la crosse de son propre pistolet. L’arme du tueur tomba au sol dans un tintement métallique assourdissant. Avant que l’homme n’ait pu esquisser un cri, Jacques lui assena un coup de coude dévastateur à la mâchoire, suivi d’une prise d’étranglement arrière qui le cloua contre la cuve.

L’homme se débattit avec la violence d’un fauve pris au piège, ses talons heurtant frénétiquement les bidons métalliques au sol, renversant des outils dans un vacarme épouvantable. Jacques maintenait sa prise avec une détermination surhumaine, les muscles de ses bras tendus à l’extrême, son souffle court sifflant entre ses dents serrées.

« Tais-toi… tais-toi… » grondait Jacques dans un murmure d’une noirceur absolue.