« Tu n’auras rien du tout, René, » ai-je articulé lentement, baissant d’un pouce le canon de mon arme pour le fixer droit dans les yeux. « Marco est sous les verrous à la salle. Tes deux clébards dorment dehors dans la rocaille. Et la police marseillaise sait exactement qui a assassiné la femme de Thomas il y a dix ans. C’est terminé pour toi. Ton empire de pisse est déjà en miettes. »
« Tu mens, vieux débris ! »
« Regarde-moi dans les yeux, René. Est-ce que j’ai l’air d’un menteur ? »
Pendant cette infime fraction de seconde où l’esprit de Vasseur a vacillé sous le doute et la panique, Thomas a trouvé la force ultime que l’on croyait à jamais disparue de sa carcasse brisée. Ce n’était plus l’homme malade, ce n’était plus le fugitif traqué : c’était le champion d’Europe des poids moyens qui reprenait possession de son enveloppe de chair.
D’un coup de rein désespéré, Thomas a jeté sa tête violemment en arrière. L’arrière de son crâne osseux a percuté le nez de Vasseur avec le bruit sec d’une noisette que l’on écrase d’un coup de talon.
Vasseur a poussé un hurlement d’effroi et de douleur, lâchant prise en portant ses mains à son visage ensanglanté.
J’ai bondi. Deux pas d’élan, précis, chirurgicaux. J’ai balancé mon arme au sol pour ne pas être tenté d’abattre ce chien d’une balle trop facile. Mes deux poings gantés de rides et de cicatrices ont pris le relais. Un crochet gauche au foie pour lui couper les jambes, suivi d’un uppercut droit magistral, parti du sol, qui a cueilli la mâchoire de Vasseur au sommet de sa trajectoire.
L’impact a soulevé le voyou de terre. Son corps a heurté la poutre maîtresse avant de retomber lourdement sur le sol battu, inanimé, son visage défiguré par la puissance brute de la vieille école marseillaise.
Le silence est retombé sur le cabanon, seulement troublé par le crépitement de la lampe de chantier et les quintes de toux déchirantes de Thomas.
Je me suis agenouillé immédiatement près de mon poulain. Mes doigts gourds tremblaient en extirpant le couteau de la poussière pour trancher les cordes de nylon qui lui sciaient les poignets et les chevilles jusqu’à l’os. Dès que les liens ont cédé, Thomas s’est affaissé contre mon torse, pesant à peine plus lourd qu’un fétu de paille. Ses os semblaient faits de verre.
« Jean… mon vieux Jean… » sanglotait-il contre mon épaule, ses larmes chaudes lavant la crasse et le sang de mes mains. « Dix ans… Dix ans que je vis comme un rat d’égout… pour protéger le petit… Rien que pour lui… »
« C’est fini, mon fils, » ai-je soufflé en le berçant doucement, sentant le parfum âcre de la maladie qui dévorait ses bronches. « C’est fini. Tu as tenu ta promesse. Tu as gagné le combat le plus difficile. Maintenant, c’est moi qui prends le relais. Viens, lève-toi. On rentre à la maison. »
Soutenir Thomas a été un calvaire de chaque seconde. Son corps refusait d’obéir, ses jambes flageolaient sous lui comme celles d’un faon nouveau-né. J’ai passé son bras décharné autour de mon cou, calant sa hanche contre la mienne, et nous avons franchi la porte brisée pour nous engager sur le sentier escarpé.
Le vent d’est s’était calmé, laissant place à une brume marine dense et fraîche qui montait des calanques comme un linceul purificateur. Chaque pas dans la caillasse me coûtait une énergie folle, mes vieux poumons brûlaient dans ma poitrine, mes genoux semblaient prêts à se disloquer, mais je ne sentais rien. Je ne voyais que la silhouette de la vieille 406 garée là-haut, sous les chênes.
Arrivé à hauteur du véhicule, j’ai frappé doucement trois petits coups secs sur la lunette arrière crasseuse : Toc. Toc. Toc.
La portière s’est ouverte dans la seconde.
Léo a surgi sur le marchepied. Quand ses yeux ont rencontré la silhouette de son père, soutenu par mes bras, chancelant mais bien vivant, l’enfant n’a pas poussé un cri. Il s’est simplement jeté en avant, ignorant les ronces et la poussière, pour venir s’écraser contre le ventre de Thomas dans une étreinte à briser les os.
Thomas s’est laissé glisser sur les genoux dans la poussière blanche de la piste, entourant son fils de ses longs bras émaciés. Ils ne disaient rien. Aucun mot n’aurait été assez vaste pour contenir la détresse et le miracle de cet instant. Seuls leurs souffles mêlés, saccadés, résonnaient sous la voûte céleste piquée des premières étoiles du matin.
Léo a glissé sa petite main sous la veste de son père et a fait scintiller la chevalière en argent entre leurs visages.
« Tu as vu, papa ? Le Coach est venu. Il a dit oui. »
Thomas a levé les yeux vers moi, ses traits apaisés par une gratitude si pure qu’elle effaçait toutes les souffrances du monde. « Merci, Jean. Merci d’avoir gardé la salle ouverte. »
« Tais-toi et monte dans la voiture, tête de mule, » ai-je grommelé avec toute la tendresse rude dont j’étais capable pour ne pas sangloter comme une gamine. « L’humidité te bouffe le peu de poumons qu’il te reste. »
Le retour vers Marseille s’est fait dans la lumière bleutée de l’aube naissante. La ville s’éveillait sous une chape de nuages roses. Les premiers camions de livraison encombraient les boulevards, les boulangers ouvraient leurs rideaux de fer dans une odeur de pain chaud et de café frais. Pour la première fois depuis dix ans, les rues ne semblaient plus être un piège mortel, mais un nouveau départ.
Je ne suis pas allé directement à la police. Je savais que dans ce milieu, les fuites étaient rapides et que les Vasseur avaient des tentacules jusque dans certains bureaux des tribunaux. Je me suis rendu directement à la clinique privée Saint-Roch, tenue par le docteur Philippe Rossi, un ancien boxeur amateur que j’avais soigné d’une méchante coupure à l’arcade en 1985 et qui m’était resté d’une fidélité indéfectible.