Mes yeux ne lâchaient pas Marco.
Marco, mon adjoint depuis huit ans. L’homme que j’avais ramassé sur le port de la Joliette un soir de mistral noir, les deux mains fracturées par des usuriers, le foie à moitié bousillé par la bibine bon marché. Je lui avais réappris à nouer des bandages propres, je lui avais confié les clés de ma réserve, de mon bureau, de ma vie. Je lui avais offert la seule chose qu’un vieil entraîneur sans héritier possède de réel : sa confiance aveugle.
Et là, à six mètres de moi, contre le sac de cuir lourd qui portait encore l’empreinte de ses gants d’échauffement, Marco se liquéfiait. Sa main droite s’était engouffrée dans la poche ventrale de son sweat gris chiné, agrippant fébrilement la coque d’un téléphone portable. Son visage émacié, d’ordinaire hâlé par le grand air des calanques, avait pris la couleur de la cendre mouillée. Ses prunelles fiévreuses faisaient la navette entre la petite bague en argent que je tenais cachée au creux de ma paume calleuse et le combiné mural qui continuait d’égrener ses pulsations stridentes.
Quatre coups. Cinq coups.
Sur le bout de papier froissé dissimulé sous l’aile brisée du phénix, l’écriture nerveuse de Thomas Reynaud m’avait jeté ces mots en pleine figure : « Jean, si Léo arrive jusqu’à toi, c’est que le rat a fini son travail. Marco sait tout depuis le début. C’est lui qui m’a logé. Il a vendu ma tête pour effacer ses dettes de jeu chez les frères Vasseur. Ne le laisse pas composer le numéro. Fais vite. »
Je sentis un grondement sourd monter du fond de mes tripes, une brûlure froide, familière, celle qui jadis précédait le son du gong au Palais des Sports quand je montais sur le ring avec la rage des affamés. À soixante-quatre ans, mes genoux grinçaient, mes lombaires protestaient à chaque changement de météo, mais mes avant-bras restaient de gros morceaux de chêne noueux et mon instinct n’avait pas pris une ride.
D’une pression douce et ferme du pouce, j’ai repoussé le petit Léo dans mon ombre, derrière le poteau d’angle du ring numéro deux.
« Reste collé là, petit bonhomme, » ai-je glissé d’une voix si basse qu’elle se confondit avec le souffle rauque de la ventilation. « Baisse la tête. Pas un geste. »
Le gosse n’a pas pleuré. Ses petits doigts d’enfant de huit ans se sont agrippés à la toile de mon pantalon de toile avec la force d’un naufragé. Ses yeux sombres, ces yeux immenses qui étaient le miroir exact de ceux de son père, ne clignaient même pas. Ce môme avait grandi dans la terreur silencieuse des cavales ; il savait déjà que le moindre bruit pouvait signifier la mort.
Sixième sonnerie.
J’ai fait un pas en avant. Puis un deuxième. Mes baskets usées ont crissé sur le sol en béton craquelé. J’ai décroché ma serviette éponge délavée qui pendait à la corde et j’ai essuyé mon visage d’un geste feint d’homme fatigué, dissimulant la chevalière dans le revers de mon poignet éponge.
« Ben alors, Marco ? » ai-je lancé, ma voix résonnant avec une bonhomie délibérément bourrue, le ton du vieux patron qui s’agace d’une corvée banale. « T’as les oreilles bouchées par la magnésie ou quoi ? Va décrocher ce machin avant qu’il me flingue la tête. Et après, file à la pharmacie du coin me chercher un flacon d’antiseptique et des compresses propres. Le petit s’est écorché le genou sur le trottoir en venant. »
Marco a sursauté, comme si une décharge électrique venait de lui traverser la colonne vertébrale. Son regard a hésité, cherchant désespérément une échappatoire vers l’issue principale. Mais l’entrée était étroite, et pour l’atteindre, il devait passer à moins d’un mètre de moi.
« Tout… tout de suite, Jean, » a-t-il balbutié, sa voix étranglée manquant cruellement d’assurance. « Je prends le message et j’y vais. »
Sa main dans la poche a bougé vivement. Il n’allait pas décrocher le fixe. Il essayait d’activer son propre appareil à l’aveugle, sans doute un numéro d’urgence préenregistré pour prévenir les chiens de garde des Vasseur que l’enfant avait réussi à fuir jusqu’à mon repaire.
Je n’ai pas attendu qu’il sorte les doigts de son sweat.
En trois foulées lourdes mais explosives, j’ai réduit l’espace. Les quarante années passées à enseigner le noble art m’avaient appris une règle fondamentale : la vitesse bat la force, mais le timing bat la vitesse. Avant même que Marco ne comprenne que son masque venait de voler en éclats, ma main gauche s’est refermée sur son poignet à travers le tissu de sa poche, broyant l’articulation dans une prise d’étau.
Marco a poussé un glapissement de douleur. Au même instant, d’un revers de coude d’une précision chirurgicale, j’ai arraché le fil du téléphone mural. Le câble en cuivre a claqué comme un coup de fouet, laissant le combiné pendre lamentablement dans le vide.
Le silence est retombé sur la salle, brutal, oppressant, presque assourdissant.
« Qu’est-ce que… Jean, t’es malade ?! Lâche-moi ! » a crié Marco, la panique déformant ses traits en un masque hideux.
« Karim ! Samy ! » ai-je tonné, sans lâcher d’un millimètre la pression sur son poignet qui commençait à virer au violet sous mes doigts.
Mes deux poids moyens, deux gamins des cités de la Castellane que j’entraînais depuis cinq ans et qui me devaient de ne pas avoir fini au cimetière ou aux Baumettes, ont cessé instantanément de sautiller. Ils ont retiré leurs gants d’un geste sec, sentant le danger rôder dans l’air.
« Coach ? » a demandé Karim, le regard durci, s’avançant d’un pas méfiant.
« Personne ne sort d’ici. Vous fermez le grand rideau de fer à clé. Vous barrez la porte avec la barre de fonte du rack à squat. Si quelqu’un frappe, que ce soit la police, le pape ou le diable en personne, vous n’ouvrez pas. Vous frappez d’abord, vous réfléchirez après. »