J’ai ouvert la boîte à gants. Sous un amas de factures d’électricité impayées et de rouleaux de ruban adhésif médical, mes doigts ont trouvé ce que je n’avais plus touché depuis vingt ans : un revolver Manurhin calibre 38 Spécial, vestige de mon ancien service militaire dans les bataillons de marine, conservé dans un chiffon huilé. L’acier était froid, lourd, implacable. Six cartouches à pointe creuse dormaient sagement dans le barillet. Je l’ai glissé dans la poche intérieure de mon vieux blouson de cuir élimé, puis j’ai ajouté dans ma poche droite une lourde clé anglaise en acier forgé.
« Accroche-toi, petit, » ai-je murmuré en enclenchant la première vitesse.
Nous avons quitté le tumulte de la ville pour nous enfoncer vers le sud, contournant le rond-point du Prado désert à cette heure, longeant la silhouette massive du Vélodrome avant de nous engager sur la route sinueuse des calanques. Très vite, les réverbères ont disparu, avalés par l’obscurité d’encre des massifs calcaires. Les phares jaunâtres de la Peugeot balayaient les parois abruptes, les pins tordus par le sel marin et les touffes de romarin sauvage.
L’anse de Cortiou. Le coin le plus sauvage, le plus inaccessible et le plus sinistre de toute la côte marseillaise, là où les anciens émissaires des eaux usées de la cité phocéenne venaient jadis se jeter dans une mer bouillonnante et noire. Un trou du diable où personne ne venait traîner la nuit, sauf les trafiquants d’armes et les cadavres sans nom.
À un demi-kilomètre du cul-de-sac où s’achevait la piste de caillasse, j’ai coupé les feux de croisement, ne laissant que les feux de position, puis j’ai éteint le moteur pour finir en roue libre dans un renfoncement de rochers masqué par un bosquet de chênes kermès.
La nuit était noire, sans lune. Seul le bruit sourd et régulier du ressac contre les falaises de calcaire emplissait l’espace, mêlé aux sifflements du vent dans les failles de la roche.
Deux berlines allemandes, des monstres récents aux vitres fumées, étaient stationnées en travers du sentier de terre battue, à une centaine de mètres plus bas. Leurs pots d’échappement laissaient encore échapper de minces volutes de vapeur blanchâtre dans la fraîcheur nocturne. Leurs moteurs venaient à peine d’être coupés.
Mon cœur cognait contre mes côtes comme un métronome affolé, mais une lucidité glaciale s’était emparée de mon cerveau. La peur n’était plus qu’une donnée mécanique, un carburant pour mes muscles.
Je me suis retourné vers la banquette arrière. Léo était recroquevillé sous la couverture, les yeux grands ouverts dans le noir.
« Tu ne bouges pas d’ici, mon garçon. Quoi qu’il arrive. Même si tu entends des détonations. Même si tu entends des cris. Tu restes sous ce siège jusqu’à ce que je vienne taper trois petits coups réguliers sur la vitre arrière. Si dans une demi-heure je ne suis pas revenu… » J’ai glissé dans sa petite main froide un vieux sifflet métallique d’entraîneur que je portais toujours à mon porte-clés. « Tu sors par la portière de droite, tu remontes le chemin sans faire de bruit jusqu’à la grande route, et tu souffles là-dedans dès que tu vois les phares d’un automobiliste. Tu as compris ? »
Léo a serré le sifflet contre son cœur. Une larme solitaire a coulé le long de son petit nez effilé, mais il a simplement soufflé : « Sauve-le, Coach. Il a trop mal aux poumons. Il ne peut plus frapper. »
« Je vais le ramener, petit. Je te le jure sur la tombe de ma mère. »
J’ai refermé la portière sans bruit, encliquetant la gâche avec une lenteur de cambrioleur.
Je me suis coulé entre les rochers et la garrigue piquante. Les épines déchiraient la toile de mon pantalon, la caillasse calcaire roulait sous mes semelles, mais j’avançais le dos courbé, rasant le sol comme une bête de chasse. À soixante-quatre ans, la souplesse n’était plus la même, mais je connaissais chaque faille de ce plateau pour y avoir couru des marathons d’entraînement avec Thomas, vingt ans plus tôt, sous le cagnard de juillet.
En contrebas, le cabanon se découpait en ombre chinoise sur l’écume phosphorescente de la crique. C’était une masure misérable en parpaings bruts et planches goudronnées, couverte d’un toit de tôle ondulée rouillée qui vibrait sous les assauts du vent marin. Une faible lueur vacillante filtrait à travers les fentes des volets vermoulus.
Devant le perron de dalles disjointes, deux silhouettes d’hommes faisaient les cent pas. Des gaillards trapus, vêtus de doudounes sans manches et de casquettes sombres. L’un d’eux fumait nerveusement une cigarette dont le point rouge incandescent trahissait la position à chaque bouffée. L’autre portait ostensiblement une arme automatique au poing, le canon pointé vers le sol.
« Il nous balade, le vieux boxeur, » disait le fumeur d’une voix éraillée par le tabac qui montait distinctement dans l’air nocturne. « Le patron perd patience. Si dans dix minutes Marco ne confirme pas qu’il a intercepté le mioche à la salle, on le plie et on le balance dans la fosse aux congres. »
« Marco est une limace, » a répondu l’autre d’un ton sec. « Toujours en retard. De toute façon, Reynaud ne tiendra pas la nuit. Rien qu’à l’entendre tousser là-dedans, on dirait un moteur de tracteur sans huile. »
Mon sang n’a fait qu’un tour. Ainsi, ils étaient quatre en tout. Deux dehors, deux dedans avec Thomas.
J’ai contourné l’éboulis par la gauche pour me positionner exactement au-dessus du fumeur, abrité par un promontoire de roche calcaire haut de deux mètres. J’ai sorti la clé anglaise de ma poche droite, pesant ses deux kilos d’acier trempé dans ma paume. J’ai respiré lentement par le nez, gonflant mes poumons d’air iodé pour saturer mon sang en oxygène, attendant le passage d’une violente bourrasque de vent qui couvrirait le bruit de mon approche.
La rafale a frappé la crique avec fureur, faisant gémir le toit de tôle.
C’était l’instant.