Marco a tenté de se débattre, balançant un coup de genou vicieux vers mes parties intimes. J’ai pivoté sur mon talon droit avec la fluidité d’un jeune premier, absorbant le choc sur ma cuisse externe, et j’ai envoyé un direct court de la droite en plein dans son plexus solaire. L’air s’est échappé de ses poumons dans un sifflement rauque d’agonie. Ses yeux se sont révulsés. Avant qu’il ne s’effondre au sol, je l’ai soulevé par le col de sa veste et je l’ai traîné sans ménagement sur cinq mètres, traversant l’allée centrale sous le regard pétrifié de mes autres boxeurs.

J’ai poussé du pied la lourde porte blindée de la petite réserve où nous entreposions les gants usagés, les sacs de cuir crevés et les bidons de liquide nettoyant. J’y ai balancé Marco comme un vulgaire sac de gravats. Son téléphone portable a glissé de sa poche pour rebondir sur le ciment. Je l’ai ramassé, j’ai écrasé l’écran et la carte sous mon talon droit dans un craquement sec de plastique et de circuits, avant de claquer la porte de fer et de tourner le double verrou extérieur.

De l’autre côté, Marco a commencé à tambouriner comme un forcené, hurlant des bordées d’injures, mais les murs de trois mètres d’épaisseur de cet ancien abri de la Seconde Guerre mondiale étouffaient ses cris en de ridicules vagissements souterrains.

Je me suis retourné vers la salle, le souffle court, les tempes battantes. Léo était toujours debout près du ring, le sac à dos serré contre sa poitrine, immobile comme une petite statue de cire.

« Samy, » ai-je dit en reprenant mon souffle, « garde la clé sur toi. Quoi qu’il dise, quoi qu’il promette, tu ne lui ouvres pas avant mon retour. Et si je ne suis pas revenu d’ici trois heures… tu appelles le commissariat central et tu demandes le capitaine Belkacem. Tu lui dis que le dossier Reynaud est rouvert. Pas un autre flic que lui, tu as compris ? »

Le grand Samy a hoché la tête solennellement. « Compte sur nous, Coach. Personne ne touchera à la salle. »

J’ai attrapé Léo par la main. Sa paume était glacée, mais il ne tremblait plus. Une force étrange, une détermination surnaturelle émanait de ce corps minuscule.

« Viens avec moi, petit. On passe par les caves. »

Nous avons emprunté le passage dérobé qui menait jadis à la chaufferie du vieil immeuble haussmannien surplombant mon gymnase. C’était un dédale de couloirs sombres, saturés par l’odeur du fioul lourd et des déjections de rongeurs, que moi seul connaissais encore dans le quartier. Nous sommes ressortis par une trappe métallique camouflée dans la venelle aveugle qui longe les voies ferrées de la gare Saint-Charles.

L’air frais du soir marseillais nous a fouetté le visage. Le soleil sombrait derrière les collines de l’Estaque dans une traînée de pourpre et de suie. Les mouettes hurlaient au-dessus des toits de zinc, annonçant le vent d’est, ce vent lourd qui colle la poussière à la peau et rend les hommes nerveux.

Ma vieille Peugeot 406 break, couverte d’une pellicule de sel marin et de pollen, m’attendait sous les platanes décharnés du boulevard d’Athènes. J’ai fait grimper le gosse à l’arrière, lui rabattant une vieille couverture de laine marron sur les épaules.

« Reste caché sous la banquette, Léo. Si on croise des gyrophares ou des grosses cylindrées noires, tu ne relèves pas la tête. Tu me fais confiance ? »

L’enfant a plongé ses yeux d’ébène dans les miens. « Papa m’a dit : “Si le Coach pose un genou par terre pour te parler, c’est que tu peux mourir pour lui.” »

Une boule m’a noué la gorge, si violente que j’ai dû fermer les paupières quelques secondes pour ne pas laisser couler les larmes qui me brûlaient les yeux. Thomas. Ce maudit Thomas… Même traqué comme une bête sauvage, même brisé par la clandestinité, il continuait d’enseigner à son fils le vieux code d’honneur que je lui avais martelé entre deux rounds pendant quinze ans.

J’ai déplié complètement le papier à cigarettes que j’avais extrait de la bague. La lumière blafarde du plafonnier éclairait les lettres tremblées tracées au crayon gras :

« Cabanon de pêcheur, anse de Cortiou. Au bout du sentier des égouts. Les Vasseur ont envoyé quatre hommes. Marco leur a juré que je ne pouvais plus courir. Ils veulent la vidéo du combat de 2014, celle où l’on voit leur commanditaire donner l’ordre d’empoisonner mon eau. Si je meurs ce soir, détruis tout, Jean. Ne laisse pas Léo payer ma dette. »

La vidéo. Je comprenais tout maintenant.

Dix ans plus tôt, Thomas Reynaud était au sommet de son art. Champion d’Europe des poids moyens, il s’apprêtait à disputer le titre mondial unifié à Las Vegas. Mais à Marseille, la pègre dirigée par les frères Vasseur tenait les paris clandestins d’une main de fer. Ils avaient exigé que Thomas s’effondre au septième round contre un obscur cogneur venu de l’Est. Thomas avait refusé. Il avait craché au visage de leur émissaire dans les vestiaires.

Pendant le combat, se sentant soudainement paralysé par une gorgée d’eau suspecte ingérée entre deux reprises, il avait compris le piège. Avec un courage surhumain, l’écume aux lèvres et la vue brouillée par une substance chimique, il avait décoché un crochet gauche venu des tréfonds de son âme au huitième round, couchant son adversaire pour le compte. Un chaos monumental s’en était suivi. Des millions d’euros de paris perdus pour le syndicat du crime. Le soir même, la femme de Thomas périssait dans l’incendie prétendu accidentel de leur maisonnette à Aubagne. Thomas s’était volatilisé dans la nature avec son nourrisson de quelques mois, laissant derrière lui une légende de fantôme et une haine inextinguible chez les caïds locaux.

J’ai tourné la clé de contact. Le vieux moteur diesel s’est ébranlé dans un râle rauque.