Je me suis laissé glisser silencieusement le long de la roche, tombant souplement derrière le garde qui fumait. Avant que l’homme n’ait le temps de percevoir le déplacement d’air, le plat de la clé anglaise s’est abattu avec une force terrifiante à la base de sa nuque. Le choc a produit un son mat d’os tassé. L’homme s’est effondré d’un bloc sur les genoux, sa cigarette roulant dans la terre, inconscient avant même d’avoir touché le sol.

Le second vigile, posté à trois mètres, a pivoté sous l’effet de surprise, levant son pistolet mitrailleur. Mais il avait commis l’erreur impardonnable de tendre les bras trop en avant. J’ai plongé à l’intérieur de sa garde avec la férocité d’un vieux taureau de combat. Ma main gauche a frappé son poignet vers le haut pour dévier la ligne de tir ; une courte rafale a déchiré la nuit, criblant les galets et la roche stérile sans faire de dégâts. Dans le même élan, j’ai envoyé un direct du droit fulgurant, projetant tout le poids de mes quatre-vingt-cinq kilos au niveau de sa mâchoire inférieure.

Un craquement net, semblable à une branche de chêne brisée en deux, a résonné sous la falaise. L’homme a décollé du sol de plusieurs centimètres avant de s’écraser lourdement contre le mur de parpaings du cabanon, les yeux révulsés, son arme glissant hors de ses doigts inertes.

Le vacarme de la détonation avait brisé l’effet de surprise. À l’intérieur, des voix gutturales se sont mises à hurler.

« Tonio ?! C’est quoi ce bordel dehors ?! »

Je n’avais plus de seconde à perdre. J’ai ramassé l’arme tombée au sol pour la jeter d’un geste rageur par-dessus la falaise, dans les flots noirs qui mugissaient en contrebas. Je ne voulais pas d’une fusillade aveugle à l’intérieur d’une pièce de douze mètres carrés où Thomas était retenu captif.

J’ai sorti le vieux Manurhin de ma veste, le chien déjà armé en simple action d’un coup de pouce mécanique, et j’ai défoncé la porte de bois vermoulu d’un violent coup de semelle ferrée en plein sur la serrure.

Le battant a volé en éclats dans un nuage d’échardes et de plâtre pourri.

Le tableau qui s’est offert à mes yeux m’a déchiré le cœur comme un tesson de bouteille.

Au centre de la pièce unique, éclairée par la lueur crue d’une lampe de chantier suspendue à une poutre par un fil de fer, Thomas était agenouillé sur un matelas souillé, les bras liés dans le dos à un tuyau de fonte scellé au sol. Mon dieu, Thomas… L’athlète magnifique d’autrefois, ce colosse de muscle et d’ivoire qui dansait sur le ring avec la grâce d’un félin, n’était plus que l’ombre de lui-même. Ses joues étaient effroyablement creusées par la phtisie, sa peau diaphane collait à ses pommettes tuméfiées par de multiples hématomes récents, et sa respiration sifflait comme une forge usée. Son vieux maillot de corps blanc était maculé de taches de sang séché au niveau de la poitrine.

Debout au-dessus de lui, un couteau de boucher à la main, se tenait René Vasseur, le cadet de la fratrie, un psychopathe notoire aux cheveux gominés que la brigade criminelle traquait en vain depuis des années. Près de la table en bois blanc, son acolyte, un molosse aux épaules démesurées drapé dans un manteau de cuir noir, tenait un revolver de gros calibre braqué vers l’entrée.

« Bouge pas d’un poil, grand-père ! » a glapi le molosse en amorçant son tir.

Je n’ai pas cherché à parlementer. Dans la boxe comme dans la survie, celui qui hésite ramasse la sciure. J’ai plongé sur le côté, roulant sur l’épaule gauche au milieu des débris de la porte alors que la première balle traversait le chambranle dans un vacarme assourdissant, projetant des gerbes de sciure incandescente. En me redressant sur un genou, le canon de mon Manurhin a trouvé la silhouette massive du tireur.

Deux coups de feu sont partis dans le même souffle, deux éclairs bleutés qui ont déchiré la pénombre de la cabane.

La balle du molosse est allée se loger dans le mur de béton derrière moi. La mienne a frappé l’homme en plein dans l’épaule droite. Sous l’impact dévastateur du 38 Spécial à courte distance, son bras s’est désarticulé en arrière, son revolver a volé sur le plancher et le géant s’est effondré sur la table de bois qui s’est écroulée sous son poids dans un fracas d’assiettes cassées et de bouteilles brisées.

René Vasseur a réagi avec la lâcheté viscérale qui caractérise les prédateurs de son espèce. Il a immédiatement empoigné Thomas par les cheveux, relevant la tête du condamné en arrière pour coller la lame de son couteau contre sa carotide saillante.

« Lâche ton flingue, Moreau ! » hurlait Vasseur, des postillons d’écume aux lèvres, les yeux exorbités par la démence. « Lâche ton fer ou je lui ouvre la gorge comme à un porc ! Tu m’entends ?! Jette-le ! »

Thomas a ouvert péniblement un œil gonflé par les coups. En apercevant ma silhouette trapue dans l’encadrement défoncé, une étincelle de vie surnaturelle s’est rallumée dans ses pupilles éteintes. Un rictus douloureux a étiré ses lèvres fendues.

« Jean… » a-t-il murmuré dans un râle sanglant. « Léo… est-ce que… »

« Il est là-haut, Thomas, » ai-je répondu d’une voix d’une terrifiante sérénité, gardant mon revolver pointé sur le front de Vasseur. « Il t’attend dans ma voiture. Il a la chevalière. Et personne ne lui touchera un cheveu tant que je respirerai. »

« Ferme ta gueule ! » a braillé Vasseur en enfonçant la lame d’un millimètre dans la chair tendre du cou de Thomas. Un filet de sang écarlate a perlé le long de la peau livide du boxeur. « Ton poulain est mort, Moreau ! Il crève de sa pourriture aux poumons de toute façon ! Donne-moi le sachet qui est dans la bague ! La carte mémoire ! Donne-la-moi ou je le termine sous tes yeux ! »