Un souffle puissant traversa la salle sans faire bouger un seul rideau.

Les lustres s’éteignirent.

Les miroirs renvoyèrent l’image d’une silhouette féminine debout derrière Emma.

Une femme portant une couronne ancienne.

Puis une voix grave retentit, venue de nulle part.

« Le sang véritable est revenu. »

Tous les gardes royaux tombèrent à genoux.

Le métal de leurs armures frappa le marbre dans un bruit assourdissant.

Les invités reculèrent.

Richard porta une main à sa poitrine.

La reine Éléonore devint livide.

Emma, elle, n’avait pas bougé.

Elle regardait la souveraine avec une sérénité qui ne ressemblait pas à celle d’une enfant de neuf ans.

Puis elle prononça les mots qui allaient détruire un siècle de mensonges.

« Vous saviez que ma mère était la vraie reine. »

Éléonore ouvrit la bouche.

Aucun son n’en sortit.

Car, à cet instant précis, elle comprit que le passé venait de revenir chercher ce qu’elle avait volé.

Et ce qu’elle ignorait encore, c’était que la petite Emma ne connaissait qu’une infime partie de la vérité.

PARTIE 2 — LE SECRET ENTERRÉ SOUS VERSAILLES
Dix ans auparavant, le château de Versailles avait vécu une nuit que les historiens officiels avaient effacée de leurs chroniques.

À cette époque, le royaume traversait une crise profonde.

Le vieux roi Philippe IV venait de mourir sans fils reconnu, laissant derrière lui deux femmes qui prétendaient pouvoir gouverner.

La première était Éléonore de Valmont, sa cousine, une aristocrate ambitieuse qui avait consacré toute sa vie à se rapprocher du pouvoir.

La seconde était Marguerite de Saint-Clair, une jeune femme de vingt-quatre ans, discrète et instruite, descendante directe d’une ancienne lignée royale.

Mais Marguerite possédait quelque chose qu’Éléonore n’aurait jamais pu obtenir par la force.

Le droit du sang.

Dans cette France alternative, la couronne ne revenait pas toujours à l’héritier le plus puissant.

Selon une ancienne loi, rédigée à une époque où les royaumes étaient encore divisés, le véritable souverain devait être reconnu par le Trône des Lions.

Ce trône avait été fabriqué un siècle auparavant par des artisans mystérieux, à partir d’un métal que personne n’avait jamais réussi à identifier complètement.

Les pierres rouges qui l’ornaient provenaient d’une mine oubliée sous les montagnes.

Certains prétendaient qu’elles étaient vivantes.

D’autres affirmaient qu’elles ne s’éveillaient qu’au contact de la lignée fondatrice.

Un seul fait était établi.

Tous ceux qui avaient tenté de s’approprier le trône sans y être appelés avaient péri.

Et, depuis cent ans, le trône était resté silencieux.

Marguerite était née avec un petit signe sur son épaule gauche : une tache de naissance ressemblant à une étoile à cinq branches.

Dans la famille de Saint-Clair, on appelait cette marque l’Étoile du Lys.

Elle apparaissait, disait-on, chez les femmes destinées à porter la couronne.

Lorsque Marguerite avait atteint l’âge adulte, le roi Philippe avait secrètement découvert son ascendance.

Il avait alors rédigé un testament.

Un document qui reconnaissait Marguerite comme héritière légitime du royaume.

Mais avant qu’il puisse rendre sa décision publique, le souverain était mort.

Et son testament avait disparu.

La nuit même de ses funérailles, Éléonore convoqua Marguerite dans ses appartements.

La jeune femme était enceinte.

Son ventre commençait à peine à s’arrondir sous sa robe blanche.

Éléonore lui offrit une tasse de thé.

« Tu sais pourquoi je t’ai fait venir ? »

Marguerite resta debout.

« Pour me demander de renoncer à la couronne. »

La future usurpatrice sourit.

« Tu es intelligente. Voilà pourquoi je t’apprécie. »

« Je ne veux pas régner pour les honneurs, Éléonore. Je veux respecter la volonté du roi. »

Le sourire de la femme disparut.

« La volonté du roi ? Un vieillard qui ne savait plus reconnaître ses propres domestiques ? »

« Il savait parfaitement ce qu’il faisait. »

Éléonore se leva.

« Écoute-moi bien. Le royaume a besoin d’une dirigeante forte. Pas d’une jeune femme idéaliste qui croit que la bonté peut remplacer l’autorité. »

Marguerite posa instinctivement une main sur son ventre.

« Et vous pensez que la peur est une meilleure manière de gouverner ? »

Éléonore fixa ce geste.

Ses yeux se rétrécirent.

« Tu portes un enfant ? »

Marguerite ne répondit pas.

Elle n’en avait pas besoin.

La reine comprit immédiatement.

Un enfant de la lignée de Saint-Clair constituait une menace bien plus grave qu’une héritière adulte.

Car même si Marguerite disparaissait, son sang continuerait de vivre.

Cette nuit-là, Éléonore donna un ordre.

Marguerite devait être arrêtée, emmenée dans les anciennes galeries souterraines du palais et disparaître définitivement.

Richard, alors jeune conseiller royal, fut chargé de superviser l’opération.

Il obéit.

Ou du moins, il fit semblant.

Lorsqu’il trouva Marguerite enchaînée dans une cellule humide, il découvrit une femme qui ne tremblait pas pour elle-même.

Elle tremblait pour l’enfant qu’elle portait.

« Richard, je vous en supplie. »

Le conseiller détourna les yeux.

« Madame, je n’ai pas le pouvoir de désobéir. »

« Alors ne me sauvez pas. Sauvez mon bébé. »

Il garda le silence.

Marguerite poursuivit :

« Si cet enfant naît, promettez-moi qu’Éléonore ne le trouvera jamais. »

Richard regarda la porte de la cellule.

Puis le visage de la prisonnière.

Il avait servi le roi Philippe pendant quinze ans. Il avait juré de protéger sa famille et de défendre la couronne légitime.

Et pourtant, depuis plusieurs heures, il participait à une trahison.

Cette nuit-là, il prit la seule décision courageuse de sa vie.

Il fit sortir Marguerite par un passage secret.

Il lui donna de vieux vêtements de domestique, quelques pièces d’or et les papiers d’identité d’une servante décédée.

Puis il organisa sa fausse mort.

Au matin, le palais apprit qu’une jeune prétendante au trône avait péri dans un incendie.

Éléonore fut couronnée trois jours plus tard.

Personne ne sut que Marguerite vivait encore.

Pas même Éléonore.

Pendant près d’une année, la jeune femme se cacha dans une petite maison à l’extérieur de Paris.

Là, au cours d’un hiver particulièrement rigoureux, elle donna naissance à une petite fille.

Elle l’appela Emma.