La voix du conseiller Richard résonna sous les immenses lustres de cristal du château de Versailles.
Deux cents aristocrates se tenaient immobiles dans la grande salle du trône. Les femmes portaient des robes somptueuses, les hommes des habits brodés d’or, et les gardes royaux formaient deux rangées parfaitement alignées devant une estrade de marbre blanc.
Au sommet de trois marches reposait un trône monumental, sculpté dans l’or massif, orné de lions et de pierres précieuses d’un rouge si sombre qu’elles semblaient contenir du sang.
Depuis cent ans, personne n’avait osé s’y asseoir.
On racontait que les derniers hommes ayant tenté de le faire étaient morts avant même que les cloches du palais aient sonné minuit.
Pourtant, ce soir-là, une petite fille de neuf ans allait changer le destin du royaume.
Elle s’appelait Emma.
Elle portait une robe de lin bleu pâle, usée aux manches, et de vieilles chaussures marron dont les semelles commençaient à se détacher.
Sa mère était servante au château.
Et Emma n’aurait jamais dû se trouver parmi les invités.
Mais lorsque le conseiller Richard termina son discours, une voix enfantine s’éleva au fond de la salle.
« Alors, je vais m’asseoir. »
Un silence stupéfait précéda les premiers rires.
Les nobles se retournèrent.
Une duchesse leva son éventail devant son visage.
« Quelle insolence ! »
Un jeune comte éclata de rire.
« Une fille de servante sur le trône des rois ? Voilà qui est amusant ! »
Emma ne bougea pas.
Elle regardait uniquement le trône.
Depuis qu’elle était entrée dans la salle, elle ressentait quelque chose d’étrange. Une sensation inexplicable, comme si quelqu’un murmurait son prénom au creux de son oreille.
Emma…
Un…
Elle avait entendu cette voix une première fois lorsqu’elle avait traversé la galerie des Glaces.
Puis une seconde fois lorsqu’elle avait aperçu les pierres rouges du trône.
Et maintenant, alors que les aristocrates riaient autour d’elle, la voix semblait venir directement de l’estrade.
« Approche, mon enfant… »
La reine Éléonore se leva brusquement.
À soixante-cinq ans, elle régnait sur la cour avec une autorité implacable. Ses cheveux gris argenté étaient relevés en un chignon parfait. Une couronne d’or reposait sur sa tête et une robe de velours vert émeraude descendait jusqu’au sol.
Elle fixa Emma avec mépris.
« Éloignez cette fille de servante ! »
Deux gardes s’avancèrent.
L’un d’eux posa une main sur l’épaule de la fillette.
« Viens, petite. Tu n’as rien à faire ici. »
Emma leva les yeux vers lui.
« Pourquoi avez-vous peur de ce trône ? »
Le garde hésita.
« Parce qu’il est maudit. »
« Et si ce n’était pas une malédiction ? »
Le soldat fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Emma tourna la tête vers la reine.
« Et si le trône attendait simplement quelqu’un ? »
À ces mots, la coupe de vin qu’Éléonore tenait dans sa main trembla légèrement.
Personne ne le remarqua.
Personne, sauf Richard.
Le conseiller observait la fillette depuis plusieurs secondes. Il avait remarqué ses yeux marron, son front délicat et surtout cette étrange manière qu’elle avait de garder le menton relevé face à la souveraine.
Cette expression lui rappelait quelqu’un.
Une femme qu’il avait connue autrefois.
Une femme officiellement morte depuis dix ans.
Richard sentit son cœur se contracter.
Impossible…
La petite avait presque le même visage.
La reine reprit la parole.
« Qui est ta mère ? »
Emma répondit simplement :
« Marguerite. Elle travaille dans les cuisines. »
Le visage d’Éléonore se figea.
« Marguerite… »
Elle prononça ce prénom si doucement que seuls les nobles les plus proches l’entendirent.
Richard, lui, recula d’un pas.
Car ce nom, il ne l’avait jamais oublié.
Dix ans plus tôt, une jeune femme nommée Marguerite avait disparu des appartements royaux après une nuit de violence et de trahison.
Cette même nuit, la véritable héritière de la couronne avait été déclarée morte.
Mais Richard n’avait jamais vu son corps.
Et maintenant, une enfant portant le prénom d’Emma se tenait devant lui.
La reine retrouva soudain sa voix.
« Gardes ! Faites sortir cette enfant immédiatement ! »
Cette fois, les soldats s’approchèrent plus fermement.
Mais avant qu’ils puissent la saisir, un bruit étrange résonna dans la salle.
Un battement sourd.
Comme un immense cœur enfoui sous le marbre.
Boum.
Les chandeliers tremblèrent.
Boum.
Les pierres rouges incrustées dans le trône semblèrent absorber la lumière des lustres.
Les invités échangèrent des regards inquiets.
Emma leva lentement la tête.
Elle entendait quelque chose que les autres n’entendaient pas.
Une voix féminine.
Douce.
Lointaine.
« N’aie pas peur, ma petite étoile. »
Emma sentit ses yeux se remplir de larmes.
Ces mots…
Sa mère les lui murmurait chaque soir avant de dormir.
Ma petite étoile.
Elle regarda les gardes.
« Laissez-moi passer. »
Le premier soldat ouvrit la bouche pour protester.
Mais ses jambes refusèrent de bouger.
Le second voulut lever le bras.
Une douleur brûlante lui traversa la main, l’obligeant à la retirer.
Emma passa entre eux.
Ses petites chaussures frappèrent le marbre.
Une marche.
Puis une deuxième.
Puis la troisième.
La reine se reproduit :
« NON ! »
Emma se retourna un instant.
« Pourquoi avez-vous si peur que je m’assoie ? »
Éléonore ne répondit pas.
Pour la première fois de sa vie, elle semblait incapable de trouver les mots.
Emma se tourna vers le trône.
Il était immense.
Bien trop grand pour une enfant.
Les accoudoirs représentaient deux lions rugissants. Le dossier montait presque jusqu’au sommet des rideaux cramoisis. Au-dessus de la tête de la fillette, une couronne sculptée semblait attendre son propriétaire.
Emma posa sa petite main sur l’or froid.
Une chaleur inattendue traversa ses doigts.
Elle inspira profondément.
Puis elle s’assit.
Pendant une seconde, rien ne se produisit.
Un noble ricana nerveusement.
« Vous voyez ? Ce n’est qu’une légende… »
Il n’acheva jamais sa phrase.
La première pierre rouge s’illumina.
Puis la deuxième.
Puis la troisième.
En quelques instants, toutes les gemmes du trône rayonnèrent d’une lumière cramoisie.