Aurelia lut la réforme.
— Tu as réussi à réduire le pouvoir de mon propre fauteuil.
— C’était personnel.
— Je le savais.
Céliane ne retrouva jamais les années perdues.
Elle apprit simplement à construire autre chose.
Elle vécut dans une petite maison près des jardins royaux.
Pas au palais.
Elle et Maëlle développèrent lentement une relation.
Parfois mère et fille.
Parfois deux étrangères liées par une histoire que d’autres avaient construite à leur place.
Un jour, Céliane demanda :
— Tu m’en veux de t’avoir laissée à Sabine ?
Maëlle répondit :
— Non.
Tu étais prisonnière.
— Et de ne pas t’avoir préparée à tout ça ?
— Un peu.
Céliane sourit.
— C’est injuste.
— Les émotions le sont parfois.
— Très bonne réponse.
King Aldric vécut sans couronne.
Il demanda plusieurs fois pardon à Céliane.
Elle pardonna certaines choses.
Pas d’autres.
À Maëlle, il demanda un jour :
— Est-ce que tu pourras me voir autrement que comme l’homme qui t’a laissée pétrifiée ?
Maëlle réfléchit.
— Peut-être.
— Quand ?
— Je ne sais pas.
Aldric baissa les yeux.
— J’aimerais comprendre.
Maëlle répondit :
— Tu n’as pas besoin de comprendre la vitesse de mon pardon pour respecter qu’elle m’appartient.
Il acquiesça.
— D’accord.
— Ça, c’est déjà mieux.
Aurelia et Maëlle devinrent proches.
Pas immédiatement.
Certaines blessures avaient besoin de plus que des réformes.
Un jour, Aurelia demanda :
— Tu te souviens quand je t’ai dit que même le trône ne te reconnaîtrait pas ?
Maëlle la regarda.
— Malheureusement.
— Je pense que l’univers m’a humiliée très efficacement.
— Le bruit du trône était particulièrement satisfaisant.
Aurelia éclata de rire.
— Tu étais en pierre !
— J’étais consciente ce jour-là.
Aurelia s’arrêta.
— Tu as tout entendu ?
— Chaque mot.
— Et quand le trône a commencé à bouger ?
Maëlle sourit.
— J’ai pensé : « Enfin quelqu’un répond. »
Douze ans après l’affaire, des enfants visitaient la Salle du Premier Siège.
Une petite fille leva la main.
— Madame Maëlle ?
— Oui ?
— C’est vrai que ce trône s’est tourné vers vous ?
— Oui.
— Parce que vous étiez la vraie reine ?
Maëlle sourit.
— Non.
— Mais votre mère était l’héritière !
— Oui.
— Et King Aldric avait pris sa place !
— Il avait hérité après une renonciation qui s’est révélée falsifiée.
— Alors vous deviez être reine.
Maëlle s’accroupit.
— Imagine que quelqu’un vole à ta mère la possibilité de participer à un concours.
C’est injuste.
— Oui.
— Vingt ans plus tard, est-ce que cela signifie que tu dois automatiquement recevoir le prix de ce concours ?
La petite fille réfléchit.
— Non.
— Voilà.
Le royaume devait reconnaître ce qui avait été volé à ma mère.
Cela ne voulait pas dire que je devais automatiquement recevoir le trône.
— Alors pourquoi le trône vous regardait ?
— Parce qu’il disait :
« Cette famille nie une personne liée à un dossier qu’elle n’a jamais correctement fermé. »
La fillette semblait déçue.
— C’est moins magique.
Aurelia, qui venait d’arriver, répondit :
— Beaucoup plus pratique.
L’enfant regarda la reine.
— Vous n’étiez pas jalouse ?
Aurelia éclata de rire.
— Terriblement.
Maëlle se retourna.
— Enfin une réponse honnête.
Aurelia continua :
— J’avais été élevée pour croire que ce siège serait le mien.
Alors lorsqu’il s’est littéralement détourné de moi et de mon père pour regarder Maëlle…
j’ai paniqué.
— Vous la détestiez ?
— Un peu.
Maëlle corrigea :
— Beaucoup.
— Très bien.
Beaucoup.
— Et maintenant ?
Aurelia regarda Maëlle.
— Maintenant, elle réduit mes pouvoirs administratifs pour le plaisir.
Maëlle sourit.
— Avec méthode.
Quelques années plus tard, le Premier Siège bougea encore.
Un matin.
Pendant une session publique.
Un grondement traversa le sol.
Tous les nobles se figèrent.
Aurelia regarda Maëlle.
— Pas encore.
Le trône pivota de quelques degrés.
Pas vers une personne.
Vers la porte des Archives.
Maëlle consulta le registre.
Un dossier venait d’être scellé concernant un enfant royal mort cinquante ans plus tôt.
Le mécanisme avait détecté un appel ancien jamais examiné.
Aurelia soupira.
— Donc je perds mon siège pendant combien de temps ?
— Il bouge de quinze degrés.
Tu survivras.
— Je suis heureuse qu’on ait créé des tribunaux autour de cette chose.
Le dossier fut rouvert.
Pas de révolution.
Pas de prétendant secret.
Seulement une erreur d’identité dans un acte foncier.
Une famille récupéra des terres.
Le royaume continua.
Aurelia dit plus tard :
— C’est presque décevant.
Maëlle répondit :
— Au contraire.
C’est magnifique.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un mécanisme ancien a signalé une erreur.
Des humains ont vérifié.
Personne n’a été couronné.
Personne n’a été pétrifié.
Et on a corrigé le dossier.
Aurelia réfléchit.
— Tu es vraiment devenue archiviste.
— C’était toujours le risque.
À la fin de son règne, Aurelia demanda que l’ancienne statue pétrifiée de Maëlle ne soit jamais reconstruite entièrement.
On conserva seulement sa main de pierre.
Sur un socle.
Avec trois inscriptions.
La première :
« MAËLLE VARENNE FUT PÉTRIFIÉE PENDANT ONZE MOIS APRÈS AVOIR DEMANDÉ QU’UN DOSSIER DE SUCCESSION SOIT VÉRIFIÉ. »
La deuxième :
« LE PREMIER SIÈGE SE TOURNA VERS ELLE. IL NE LA COURONNA PAS. IL FORÇA LE ROYAUME À ROUVRIR CE QU’IL AVAIT REFUSÉ D’EXAMINER. »
Et la troisième :
« SON SANG EXPLIQUA POURQUOI ELLE ÉTAIT DANS LE DOSSIER. SES CHOIX DÉCIDÈRENT DE CE QU’ELLE FIT ENSUITE. »
Maëlle ajouta une quatrième phrase.
Plus petite.
« ELLE AVAIT LE DROIT D’ÊTRE ENTENDUE AVANT QUE LE TRÔNE NE BOUGE. »
Des décennies après le jour où le siège royal s’était détourné de King Aldric…
Maëlle et Aurelia, désormais âgées, s’assirent dans la grande salle vide.
Pas sur le trône.
Sur les marches.
Aurelia regarda le siège.
— Tu sais ce qui me fait encore peur ?
— Qu’il se retourne encore pendant que tu es assise dessus ?